Deux histoires sans parole
Ils sont trente. Sans un mot, ils s'expriment dans le même langage : pas de différence d'accent, pour souligner celui qui est du pays, et celui qui ne l'est pas ; pas de langue étrangère pour révéler l'origine. Leur langage est commun et universel. Pas de lutte des classes non plus, le chirurgien au coude à coude avec l'ouvrier. L'âge importe peu, le collégien est assis entre son prof de philo et un retraité. Rancœurs et discordes se taisent. Le temps du concert, ils ne sont que musiciens, tout le reste s'efface. Un seul objectif : l'harmonie.
Dans le public, il n'est pas seul, mais dans son monde, il l'est. Il a fallu l'aider à entrer dans la salle, l’asseoir, le faire taire et cesser de gesticuler. Énorme effort. Mais la musique le calme, l'apaise, endigue un temps le flot de ces mots qui tournoient sans cesse dans sa tête, mais jamais n'en sortent. Les sons prennent la place de ses angoisses, deviennent son univers. Jusqu'à ce que…
débordant d'enthousiasme au point de vouloir participer activement à sa manière, Lucas trépigne en mesure et pousse des cris. On lui fait alors quitter discrètement et promptement la salle, par égards pour les autres spectateurs.
Dernière note, applaudissements, saluts. Après ce moment intense où leurs cœurs ont battus à l'unisson, chacun retrouve son accent, sa place dans la société, son individualité. La parole reprend ses droits.
21 juin 2017