L'oeil du cadreur

 

Un jour, dans un courriel, il m'a écrit qu'il voulait me peindre. Sans m'avoir jamais vue.  Il m'a dit: décris toi, et je ferai un portrait de toi.

 

Son projet me surprenait, mais j'ai accepté de jouer le jeu. J'étais en pleine mutation, ce petit exercice m'aiderait peut être à voir un peu plus clair en moi. Alors pourquoi pas.

 

Je lui ai répondu ceci par écrit:

 

Depuis des années, je travaille dans le cinéma, et je sens depuis quelques temps, mes possibilités se démultiplier. Comme une révolution technologique, comme l'invention de l'écriture, une série d'événements qui font que plus jamais rien ne sera comme avant.

 

J'ai d'abord vécu l'invention du son, j'ose maintenant me dire, poser mes frontières, vous arrêter avant de me sentir dévorée, anéantie. Ainsi je n'ai plus besoin de me hérisser de barbelés pour vous forcer à me respecter.

 

Je découvre de surcroît que la vie est couleurs, même s'il m'a fallut longtemps les chercher dans mon arbre généalogique. J'apprends que le plaisir est valeur philosophique, et le bonheur déchu de son statut de péché, j'ai enfin droit d'y accéder.

 

Et tout ça... par la magie de son oeil. Du  regard d'amour qu'il pose sur moi, et qui me dit: « je vois des possibilités en toi, mais j'aime pour un temps ton muet cinéma noir et blanc ».

 

Ses regards bienveillants me font aimer ces gens qui m'entourent. Qu'y a-t- il sous leur fard? J'avais peur de n'y découvrir qu' hypocrisie et égoïsme. Par ses angles de vue, j'ai vu la douleur, la souffrance des vies qui broient, enferment, assassinent, et rendent durs, en apparence.

 

Véritable artiste du cadrage, il jongle avec les focales, zoome sur la beauté d'un détail lorsque l'ambiance se fait triste; revient au grand angle quand un épiphénomène nous malmène.

 

Dans la beauté de ses prises de vues, j'ai appris à m'aimer, et à accepter ce corps que j'ose enfin mouvoir. De m'aimer un petit peu, je ne vous en aimerai pas moins, vous, et tout un chacun.

 

Alors comment je suis, brune ou blonde, maigre ou ronde, je ne te le dirai pas, ni mon âge, ni la couleur de mes yeux, pour peindre tu les inventeras.

 

 

Puis un jour, longtemps après avoir oublié ce petit jeu, j'ai reçu par la Poste une toile soigneusement emballée de kraft. Je l'ai déballée avec émotion et lenteur, pour découvrir un tableau non figuratif, des couleurs, des nuances, des formes, une odeur, un goût même. Oui, je m'y reconnaissais, c'était moi. Dans les nuances de gris pâles qui se coloraient, dans les angles brisés qui s'arrondissaient en vagues...  je retrouvais l'oeil du cadreur qui avait initié ma mutation.

 

Un petit mot accompagnait le tableau, d'une écriture malhabile: « j'ai oublié de te dire, je suis presqu' aveugle: pour faire ton portrait, j'ai donné une couleur et une forme, souvenirs de mes années visuelles, à chaque mot, chaque émotion de nos échanges. »

 

 

 

à Yves à travers le  temps,

 

 7 juillet 2006

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