Confessions

 

Pourquoi ce besoin de dire, de se dire, d'extirper les mots et d'en accabler ou d'en faire profiter les autres? Pourquoi les pensées ne suffisent elles pas? Pourquoi écrire n'est il qu'un exutoire sans écho, comparé au partage affectueux d'un dialogue sincère?

En sortant de cet éprouvant entretien avec son supérieur, le jeune prêtre s'interrogeait. Il ressentait en cet instant le besoin urgent, impérieux, de se confier à quelqu'un de chaleureux, à quelqu'un qui l'écouterait sans le juger, ainsi qu'il l'avait fait, tout au long de sa propre « carrière », pour les autres.

Pendant des années il avait rendu visite aux malades en fin de vie. C'était l' une de ses attributions, mais c'était celle qui avait changé le cours de sa vie, et qui le menait, ce soir, à prendre la dure décision de revenir sur ce qu'il avait toujours pris pour une irrévocable vocation.

Il avait commencé par douter de l' efficacité de la prière. Ça lui était tombé dessus, un matin. Il avait soudain pensé que Dieu resterait à jamais inaccessible à toute demande humaine. Il avait vu trop de morts, dans cet hôpital pour cancéreux, trop de morts pour lesquels il avait ardemment et sincèrement prié. À  quoi servait il de verbaliser sans cesse des espoirs muets, dans le secret de son coeur? Il avait alors décidé  d'agir, d' abandonner les comateux aux volontés divines, pour ne plus rendre visite qu'à ceux qui parlaient encore. Pour eux,  il était écoute. Il savait qu'il les soulageait en recevant leurs mots, leurs cris, leurs espoirs, et éventuellement, tradition de sa fonction, leurs confessions.

Puis, il y avait eu cette rencontre avec une étrange malade, Lina, qui, contrairement à la plupart des non-croyant, n'avait pas rejeté ses visites, mais en avait elle-même posé les conditions. Je n'ai rien à confesser, lui avait elle dit d'emblée, car si j'ai fait des actes répréhensibles, si j'ai transgressé des lois, cela ne regarde que la justice. Mais elle avait exprimé le vif désir d'avoir quand même des entretiens avec lui, pour profiter d'une oreille neutre, non concernée, et liée par le secret.

Il l'avait écouté raconter, comme il écoutait tous les autres malades, se sentant dépositaire de leur histoire, de leur mémoire. Chaque vie est un roman, pensait il, chaque vie une histoire qui s'éteint avec la mort. À moins... à moins qu'elle n'ait été dite, confiée, communiquée. Il recevait la vie des autres, et parfois, le soir, riche de toutes ces histoires, nourrit de tous ces mots offerts, il se sentait comme un livre, un vivant recueil de tranches de vie. C'est alors qu'il prenait son crayon, et transcrivait ce qui restait en lui des histoires entendues dans la journée, passées aux filtres de sa mémoire et de son affectivité. Il se sentait responsable des mots reçus, investi d'un devoir de mémoire, de restitution, sans pour autant savoir  que faire des textes qu'il avait écrits.

Ce soir, de retour de l'évêché, il avait envie de relire ce qu'il avait transcrit de l'histoire de Lina. Une  histoire banale, comme tant d'autre, mais qui l'avait fait réfléchir plus et plus loin qu'il ne l'aurait voulu. Une réflexion qui avait suivi son attachement à Lina, son émotion à recueillir ses mots en silence, en intervenant le moins possible.

C'est au fil du temps qu' il avait appris à réagir le moins possible, laissant toute liberté de paroles aux malades, parce qu'il avait compris qu'en réagissant, il déviait le cours de leurs pensées, de leur récit, et que la parole non dite à cet instant là, ne resurgirait jamais identique,  pour toujours marquée du sceau de son intervention, de son opinion. Pourtant, il restait des domaines , des moments de moindre attention peut être, où il osait une question, une réaction , souvent dictée par sa fonction, et non par son être profond.

 Avec Lina, chaque fois qu'il avait laissé échapper une réaction, elle avait, par ses réponses, durement entamées les convictions de cette morale qu'il avait reçue par éducation. Ses confidences l'avait fait réfléchir, au delà des bornes fixées par la tradition, évoluer au delà des cadres permis, jusqu'à remettre en cause sa vocation. Cela avait commencé le jour où  elle lui avait confié ce qu'elle appelait sa plus belle histoire. Elle avait envie de la lui raconter pour en savourer l'évocation. Elle lui avait alors parlé de ses amours adultères, sans avoir l'air d'éprouver le moindre remords. Il était habitué à ce genre de récit, mais le plus souvent en confession. La plupart attendaient de lui un apaisement à bon compte, ils se cherchaient une absolution bon marché pour pouvoir partir en paix. Pourquoi la leur aurait il refusée? Au nom de quoi, de qui, aurait il osé troubler les derniers jours d'un mourant? Il savait que c'était trop facile, qu' ainsi il validait un système qu'il trouvait immoral, où il suffisait de se confesser pour être absout de n'importe quoi, au prix de la promesse de ne pas recommencer (ces malades là ne couraient pas le risque de ne pas  tenir leur promesse), et de quelques marmonnements punitifs. Il était conscient, mais si se dire leur apportait l'apaisement, pourquoi pas? 

En entendant son récit, ce jour là, il ne put s'empêcher de l'apostropher, pour lui, la fidélité conjugale était une valeur importante, et ce qui le choquait , ce n'était pas tant les faits que son apparente absence de culpabilité:

 –   mais! Vous n'avez pas eu honte?

 –   Et honte de quoi, je vous prie? Honte d'aimer? Honte de donner de la douceur, du bonheur? De s'oublier pour l'autre, de s'abandonner au bonheur partagé? Non. Quelle est donc cette morale qui condamne l'amour quand la religion dont elle se veut l' application concrète ne cesse de le prôner? Je ne vois que du beau, de la sincérité. Et si un Dieu existe, s'il est un Dieu d'amour, que peut il y voir d'autre? À qui a t' on fait du mal? Qui a été lésé par cette force de vie qui naît du respect des élans d'amours partagés? Dites moi...

Où est le bien? Où est le mal? Avait il pensé  ce soir là, en essayant de transcrire le raisonnement de Lina. Y avait il autant de façons de vivre que d'êtres humains? Chacun avait il la lourde tâche d'inventer sa vie à partir de données de bases non choisies? Comment alors, lui, individu, avait il le droit de décider de ce qui était bien ou pas? Comment un tel pouvoir pouvait il être délégué à un individu, aussi savant fut il des textes religieux dans lesquels il était censé puiser la loi? Pouvait il accepter de considérer belle une histoire qui transgressait les lois de l'  Église ? Son coeur d'homme avait été ému, mais sa conscience « professionnelle » choquée.  Il avait été  ébranlé dans ses convictions, il avait commencé à douter de la légitimité d'une morale crée, instituée par les hommes, et variable d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre. Le fait que le même acte puisse être délictueux dans une société, et anodin, ou même vertueux dans une autre, ou à une autre époque, prouvait le caractère artificiel, faillible des lois humaines. Bien sur, il fallait des gardes fous, des règles de vie communautaires, de respect d'autrui, pour canaliser les tendances égoïstes propres à  la nature humaine. Bien sur pour certains, sortant de l'enfance désemparés de perdre leurs tuteurs, la religion pouvait jouer ce rôle: dicter leur conduite, l'encadrer de barrières claires, mettre leur vie sur des rails, afin qu'ils n'aient plus à réfléchir, plus à questionner leur conscience. Mais lui, qui était il pour  juger autrui?

Il avait bêtement insisté, un intérêt particulier pour Lina le poussait à la questionner:

-Vous n'avez jamais ressenti de honte? De culpabilité, pour quelque raison que ce soit? C'était pour lui une torture si courante de sa conscience, qu'il voulait essayer de comprendre!

-Si..., un jour, aux débuts hésitants de mon amour illégal, me cherchant  une circonstance atténuante, j'ai tenté de reconstituer une histoire, à partir de lettres que je n'avais pas le droit de lire, violer le secret de la correspondance privée est un délit. Je n'ai pas trouvé l'absolution cherchée, mais j'ai été émue par les mots d'une autre chantant son amour pour celui qui partageait légalement ma vie, émue par l 'amour exprimé.

-Vous n'avez pas été jalouse?

-Non, j'ai  été sincèrement peinée de voir la correspondance s'arrêter, sans raison annoncée, au bout d'un an.

Mais de cette lecture coupable, j'ai quand même tiré la conviction que j'avais le droit de vivre ma liberté, non pas par vengeance, mais dans un climat de liberté tacitement réciproque ,  à condition de n'écorcher personne, de respecter les équilibres antérieurs, ma famille, les amis concernés, mon entourage.

La fois d'après , elle avait eu envie de revenir sur cette notion de honte, et elle avait ajouté:

-La honte, j'ai attendue des années qu'elle atteigne celui auquel l'  Église me considérait lié, et qui n'a jamais eu honte, lui, de me laisser seule en charge de tout, au quotidien, de se faire servir sans jamais un regard  sur la somme de travail que j'effectuais, me laissant petit à petit devenir esclave,  fantôme... Des jours que j'ai passés à étouffer ma révolte en tuant volontairement mon énergie, en a t' il eu honte? Je ne cherche pas d' excuses, je ne tente pas d'expliquer mon comportement par le sien, non, c'est juste ce que ce mot de « honte » m'a évoqué, après notre entretien... Que pensez vous, sincèrement, d'un tel comportement qui n'a pourtant transgressé aucune loi civile ni religieuse?

Et oui... à nouveau où était le bien, où était le mal? Comment sortir de cette dichotomie, de cette vision bipartite du monde? Chacun vivait, comme il pouvait, certains rencontraient sur leur chemin des amis pour  pousser leurs pas vers la liberté, d'autres restaient prisonnier des préceptes moraux.  Une question le troublait, quelle morale resterait il si l' on s'affranchissait de celle dictée de l'extérieur? L'être humain, seul dans le secret de sa conscience serait il capable d'auto discipline suffisante pour éviter de blesser la vie autour de lui? Chacun pouvait il être son propre juge, alors que toutes les instances évitaient que quiconque soit à la fois juge et acteur?

En relisant ses notes, il vit que Lina  avait un jour apporté un fragment de réponse à cette question et à celle de la force qui pousse à se confier, à se dire:

 –     Ça n'a pas été simple, vous savez, moi aussi j'ai eu une éducation morale rigide. J'ai hésité avant de vivre mes sentiments en sincérité, j'ai cherché l'approbation de quelques amies, pas beaucoup, une, deux personnes pour me soutenir, me dire que mes choix étaient bien des choix de vie, respectueux. Si quelqu'un pensait comme moi, cela validait ma pensée. Si je suis seule à penser quelque chose, comment savoir si ce n'est pas pathologique, amoral, anormal? Seule dans ma tête je peux faire les scénarios les plus fous, rien ne m'en empêche et après... quels garde fous , justement? Sur ma route j'ai trouvé des amies, qui m'ont dit « Vas, vis, aime, accepte les élans de ton coeur, les soleils que t'offre la vie... ». Encore fallait il que je me confie à elles, qu'elles sachent...

L'influence des rencontres... il se rappelait maintenant, ce soir, le regard fier de son grand père, sortant de la messe , un dimanche matin, et s'écriant, lors d'une discussion dont il n'avait pas suivi le début:

-Mais! Il n'y  a qu'un seul Dieu, l' Unique, le vrai, jamais je n'ai douté, à aucun moment de ma vie!

Sa sensibilité d'enfant rêveur en avait été marquée, lui, sans toutefois douter de l' existence de Dieu, se surprenait parfois à penser que Dieu pourrait être autre que ce qu'en disait  la religion. Cette conviction inébranlable de son grand-père lui avait fait perdre confiance en lui, avait culpabilisé ses rêveries, il s'était ensuite appliqué à obéir en tout aux instances supérieures: ses parents, ses professeurs, en renonçant à penser par lui même, à ressentir, à écouter ses émotions.

Les émotions, le corps, c'était bon pour les animaux, les humains avaient une âme, qu'ils devaient tourner vers Dieu pour obéir , se soumettre : « que Ta volonté soit faite », soumission absolue, contrôle permanent de la morale sur la vie , avec de la volonté, de l'entraînement, on y arrivait. Lina avait témoigné d'un fonctionnement totalement différent:

-Une rencontre, une vraie rencontre, l'éclosion d'une grande amitié, d'un amour profond, puis, deux corps qui chantent, qui vibrent à l'unisson, que voulez vous faire contre ça?

Il avait une réponse, mais il l'avait laissé parler. Que faire contre ça?  S 'occuper le corps et l'esprit, travailler, s'épuiser dans des travaux durs, prier...« Ne nous soumets pas à la tentation »... Avec de la volonté... on arrivait à bout de toutes les tentations. Lina... De la volonté, il en avait eu besoin, pour ne pas prendre sa main, pour ne pas poser sur son front un doux baiser, quand il la quittait ,à la fin des entretiens. Pour lutter contre ses sentiments, contre son corps, il avait cette année là accepté une surcharge de travail, restreignant jusqu'à son sommeil, pour n'avoir même plus le temps de rêver d'elle.

Lina était la première femme pour laquelle son corps réagissait, ressentait l' élan du désir, qu'il avait eu du mal à identifier au début, tellement ces sensations lui étaient inconnues. Il se rappelait le jour où son père lui avait parlé de sexualité, sa réaction de peur, de rejet, l'idée immédiate que c'était quelque chose de sale, d'impur.  Il avait de suite eu envie de se réfugier dans l'échappatoire du célibat, mais d'un célibat noble et encadré: devenir prêtre. Il avait 12 ans.

Et le voilà ce soir, seul, dans l' émotion intacte de l'évocation, avec le besoin désespéré de parler à Lina, de lui dire, de se dire, de lui confier ce qu'elle à remué en lui, de lui avouer son amour  pour elle, son amour qu'il lui était impossible d'incarner. Ce soir, son désespoir est d'être passé à coté d'une relation authentique et sincère, d'être resté prisonnier de son rôle, de son devoir, de n'avoir même pas dit, même pas partagé les mots de la passion qui rayonnait en lui. Il regrette d'avoir au contraire tout fait pour l'étouffer, la masquer, l'enterrer, et ce soir, c'est lui qui étouffe dans sa vie.

Il revoit les obsèques, les proches de Lina réunis, l'impression d'en savoir plus sur elle qu'eux. Il pense au  texte intense et énigmatique qu'il avait rédigé pour lui rendre hommage, privilège de sa fonction, aboutissement normal de ce qui, pour les autres passait pour son ultime confession. Dans l'assemblée, il avait cru déceler, attentif aux émotions, chez un homme au chagrin profond, une résonance affective proche de la sienne. Il était allé lui serrer la main, il lui semblait qu'ils s'étaient compris dans l 'échange d'un regard.

***

-Si je comprends bien, c'est ça ou vous vous défroquez? Lui  demande l' évêque, lucide. Alors, allez y, allez prendre l'air dans un ermitage pendant quelques mois, nous referons le point dans quelques temps...

 

Lina... Il irait à sa rencontre, au coeur du silence, au coeur du désert, au delà de l'absence infinie... Il écrirait sa vie, en mots sur les pages d'un cahier. Il écrirait cette histoire, et toutes les autres, celles des proches qui traversent nos vies, celles qu'il avait rêvées sans oser les vivre...

 

 

4 et 5 septembre 2004

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