Parce qu' un jour, un coup de vent...


Je n'ai pas de culture cinématographique, autant vous en prévenir de suite. Aussi, lorsque j'ai vu cette petite annonce dans le journal local: « cherche preneur de son bénévole pour film amateur », je n'y ai pas prêté attention. J'étais seul -comme toujours- dans mon tout petit appartement, et j'emballais des verres en cristal datant de mon premier mariage pour les porter au dépôt-vente. Seul le mot « preneur de son » a attiré mon regard au moment de soigneusement protéger une délicate flûte à champagne vestige de mon prestigieux passé. Sans réfléchir, j'ai défroissé la page de journal qui venait craquer comme une feuille d'automne sous le pas d'un promeneur, et je l'ai lissée, avant de la poser sur un coin de la table. La flûte nue eut un tintement aigu qui me ramena à mes préoccupations. Je pris donc la page suivante de la dépêche et en emballai la flûte. La feuille cette fois-ci fit un discret crépitement de flamme naissante.


Des années, dont j'avais perdu le compte, me séparaient de cette fine vaisselle qui ne faisait plus écho à aucun souvenir, et puis, il me fallait de quoi payer mon loyer, alors j'avais fouillé mes cartons pour trouver quelque chose de vendable. Pas question de me séparer de mon matériel professionnel: enregistreurs, tables de mixage, casques, micros, perches, envahissaient mon espace mais me raccrochaient à la vie, même si je n'en faisais rien, ni de ma vie, ni de mon matériel. Mon domaine c'était la musique, vous l'ai-je déjà dit? J'ai fini d'emballer la vaisselle, je l'ai portée au dépôt-vente et j'ai attendu qu'un acheteur complète mon RMI pour payer mon loyer.


Puis les événements et les choses se sont entassées, comme toujours. Je pose, en piles chronologiques et ne cherche à ranger que lorsque la pile s'écroule, ou parce que j'ai besoin du document tout en bas de celle-ci. Sur la page de journal avec la petite annonce, j'ai donc posé en vrac, dans l'ordre où elles arrivaient dans ma boite aux lettres: les publicités, les relances du propriétaire, les menaces de suspensions du RMI et les radiations de l'ANPE. Motif: « vous avez refusé un emploi ». Parce que c'était un emploi ça? Je n'avais pas compris, désolé! Un job -temporaire- de père Noël pour un grand magasin à l'autre bout du pays! Certes, avec une fausse barbe et le déguisement adapté, j'aurais pu avoir le physique de l'emploi, mais je vous l'ai déjà dit, le cinéma c'était pas mon truc, même pour un rôle aussi simple! Je n'ai pas daigné répondre à cette offre, résultat: radié. J'étais convoqué à un rendez-vous pour me justifier, au moins ça occupe. Donc l'annonce était enfouie sous des papiers plus récents, et oubliée.


Mais un jour, un coup de vent -ça soufflait depuis quelques minutes, comme une tornade qui approcherait, mais nous ne sommes pas en pays de tornades, c'était comme un grognement qui venait des montagnes, un gémissement minéral, une vibration d'infra-sons – il s'est engouffré par la fenêtre entr-ouverte et est devenu aigu en se faufilant dans si mince interstice. Puis la pile de légères paperasses, bien que lourdes à nos vies, s'est envolée.


Le soupir de la montagne s'est calmé et un batteur intrépide s'est mis à rythmer sa colère en grêle rapide sur les tuiles de mon toit. Une neige administrative et publicitaire recouvrait le sol de ma minuscule chambre. J'entrepris de ramasser lorsque mes yeux rencontrèrent à nouveau ces mots « cherche preneur de son » sur un feuillet envolé. Quelques secondes de silence, puis je l'ai posé sur la caisse en carton qui me sert de table de nuit, près de mon lit.


Depuis des années les mots tournaient dans ma tête, comme les martinets affolés dans le ciel d'été, incapables de se poser. Parfois même, cela parlait en moi sans que je puisse commander d'arrêter. J'entendais des reproches, des injures, des bruits de disputes. Souvent des interjections isolées interrompaient mes activités. D'ailleurs, j'en avais de moins en moins, d'activités. Aller acheter à manger -un minimum, ce qui n'empêchait pas l'embonpoint- et vite rentrer me mettre à l'abri des bruits effrayants de la rue, pour écouter mes voix intérieures.


Le lendemain matin, me rallongeant, comme à mon habitude, avec mon bol de chicorée, je l'ai posé sur la caisse. Et en le soulevant pour boire, j'ai vu une auréole noire qui entourait soigneusement la petite annonce sur la page déchirée. Alors, enfin, j'ai pris le temps de la lire en entier.


Pourquoi? Je ne sais pas. Dans mon existence assourdie, me restait parfois, rarement, des impulsions de vie auxquelles j'obéissais sans réfléchir. Une fois l'annonce lue, je pris mon téléphone et appelai le numéro de l'annonce, sûr pourtant que depuis le temps, le « job » serait déjà pris. Je tombai sur une voix jeune, sympathique, quoiqu'un peu anxieuse et sur le qui-vivre.

- Pour l'annonce? Non, ce n'est pas moi qui l'ai publiée, c'est ma fille, mais je suis au courant.

-...

-Non, elle n'a pas encore trouvé d'ingénieur-son. Vous pourriez vous rencontrer si vous êtes intéressé. Je serai présente, évidemment.


Rendez-vous fut pris. C'était un film amateur, comme annoncé, sans aucun budget, avec du matériel vidéo amateur mais de qualité, un film d'étudiants. La jeune, encore plus jeune que la voix au téléphone, avait du mal à me raconter l'histoire de son film. Finalement elle me dit « Ecoutez, vous n'aurez qu'à lire le scénario, en gros, c'est l'histoire d'un suicide ». Parfait... pensai-je ironiquement, voilà qui allait me changer les idées!


Je suis donc rentré dans mon réduit avec le script et je me suis retrouvé sans transition sur le tournage du film. Enfin si, il y avait eu une transition: il fallait d'abord que j'extirpe mon matériel des cartons. Certains de ces cartons, pleins de précieux appareils, me servaient de sommier, je dormais sur mes souvenirs et mes rêves. Une fois le matos trouvé et testé, je fus pris d'une frénésie, il me fallait tout enregistrer: la rue, les passants, la pluie, l'eau, une branche dans le vent, des billes dans une boite de conserve... Pour le film, je prenais les ambiances. J'avais de suite vu qu'il faudrait doubler les dialogues et les superposer aux ambiances, à cause des raccords entre les scènes, et pour la qualité sonore. Alors j'étais là, micro et perche, immobile, premier spectateur des performances de ces jeunes réalisateurs improvisés, de leurs luttes contre les éléments pour créer une virtualité plus belle que la réalité.


Et c'est là, dans cet immobilisme et cette contemplation forcée, isolé du monde par le son amplifié, que les images m'ont rattrapé.


Qu'est ce qu'un rêve s'il n'a pas d'image? Depuis toutes ces années j'avais perdu les images de ma vie, tout l'espace de ma pensée était mangé par la bande-son. Jeux de couleur, disposition des acteurs dans le décor, ce qui était devant mes yeux pendant que je capturais le son était BEAU, reposant, simple. Plus beau, plus reposant, plus simple que la vraie vie, alors je recommençais à rêver, d'abord consciemment, en pensées, éveillé. Puis sont revenus les rêves de la nuit.


Je n'ai rien dit à cette jeune équipe de lycéens cinéastes. J'ai laissé les images venir, se déployer, s'épanouir, remettre les sons à la place, complémentaire, qu'ils n'auraient jamais du quitter. Et en même temps que les images, les sentiments, les sensations revenaient se coller aux sons, donner de la couleur à l'écran noir qui voilait jusque là mon existence. Je n'ai rien dit, j'ai observé. Un zoom mental me permettait de mettre au point sur ces instants détails, même si le décor était en pagaille, je me focalisais sur les moments bonheurs pour oublier tout le reste. Je m'absorbais dans les images heureuses qui naissaient pour oublier la cacophonie de ma vie.


J'ai pris mon travail au sérieux. Puisque désormais je « travaillais » dans le cinéma, après avoir œuvré toute ma vie au service de la musique, il me fallait m'immerger dans mon nouvel élément. J'ai pris une carte d'abonnement au cinéma de mon quartier. Des vies, des tas de vies s'étalaient sur l'écran et me sortaient de la mienne, ou parfois m'y rejoignaient, m'en disculpaient. La vie des autres, même rêvée, même imaginée, scénarisée, m'apprenait la mienne. Aux douleurs des autres j'apprenais les répliques, j'étudiais et comprenais les mécanismes.


Ma vie, enfin, n'était plus seulement un bruit. En retrouvant les images, les sons de ma vie cessaient d'être d' envahissants parasites qui brouillent la qualité. Enfin ils pouvaient redevenir musique, et ma vie harmonieuse et heureuse.


Parce qu'un jour, un coup de vent avait brusquement soulevé une pile de paperasses oubliées. Celles-ci avaient lentement tourbillonné en spirale avant de retomber majestueusement, en silence, comme feuilles d'automne, bouleversant pour toujours l'ordre des priorités empilées et ma vision de la vie.


Ça aurait pu s'arrêter là. Mais chacun sait qu'un bonheur n'arrive jamais seul. Par gratitude envers les hasards de la vie, j'ai gardé l'habitude de commencer mes journées par la lecture de petites annonces, ça se marie bien avec le goût du café je trouve; on y trouve tout, de l'amer des annonces de décès, au sucré de celles des naissances, en passant par les offres d'emploi, toute la vie est là, résumée. C'est ainsi que j'ai répondu à une offre, on cherchait un régisseur-son à 15 km de chez moi, j'ai été invité à un entretien, et...


la vie parfois, est aussi belle qu'au cinéma...



13 juillet et 19 septembre 2009,

pour Daniel et Lucille

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