Elle ne paye pas de mine, a l'air plutôt austère, souvent sombre, presque négligée. On peut passer devant elle sans la remarquer. Non pas qu'elle se fonde dans le décor, non, les autres, autour d'elle, sont colorées, pimpantes. Mais dans ce sens là, l'oeil n'est guère attiré par le contraste, on peut facilement passer devant elle sans la voir, même si on la cherche.
On s'arrête alors aux boutiques voisines, "Excusez-moi, je cherche la lutherie", et les commerçants des clinquantes officines désignent, habitués, la porte grise de la petite vitrine poussièreuse.
On est passé pourtant! trois fois! sans la voir!
On hésite à pousser la porte.
-Entrez! C'est ouvert! dit, le sourire amusé, la luthière, entrez! insiste t'elle.
On entre alors, encore plein de préjugés : si elle travaille comme elle tient sa vitrine! c'est du sérieux! On regrette de n'être pas allé en face, où la devanture nette est pleine de publicités, de néons énergétivores et clignotants,vantant les mérites de la boutique!
Une fois dedans, tout ce que les vitres grises dissimulaient au passant indiscret se révèle enfin : du sol au plafond, des boiseries chaleureuses, des établis de bois blond couverts d'instruments étincelants, une lumière chaude, et une atmosphère accueillante de travail passionné.
-J'ai eu du mal à vous trouver!
A nouveau, un sourire, qui semble signifier : "venir ici se mérite". Et pour seule réponse, la luthière s'intéresse alors à vous, avant d'examiner votre instrument.
Lorqu'on vient récupérer sa clar ou son sax, réparé, révisé, nettoyé, on ose demander : "mais pourquoi ne faites vous pas plus de publicité en vitrine? Pour vous mettre plus en valeur, vous auriez plus de succès?
Le même sourire, puis quelques mots enfin :
-Qui vous dit que j'ai envie d'avoir plus de succès? Je n'ai pas envie d'avoir n'importe quels clients, ni trop de clients! Que ceux pour qui l'apparence et la forme compte plus que la compétence aillent voir mon concurrent! Pour moi, faire en sorte que les instruments à vent rendent le meilleur son possible, est une passion, et non un commerce, même si c'est mon gagne pain.
Voulez-vous une tasse de thé? J'allais faire une pause en écoutant Poulenc...
