Ligne de flottaison

 

"Pas de croisière au long cours sans passager clandestin", me dit une amie en contemplant l'eau d' un de ces chemins liquides qui sillonnent aussi la terre. Nous regardions passer péniches et bateaux de plaisanciers. Selon le chargement, le poids des années et la corrosion, la ligne de flottaison donnait le vertige ou menaçait de submersion. A l'écluse, les bateaux porte-conteneurs se succédaient.

Mes pensées aussi allaient au fil de l'eau.

J'avais entamé, il y a longtemps, une croisière avec un beau capitaine. Je me croyais partie pour la vie, allés-retours éternels sur les canaux du destin, comme ces amants enfin réunis, dans cent ans de solitude, à la fin. J'ignorais seulement que mon capitaine n'aimait pas les passagers clandestins. Pourtant ce sont les clandestins, et les clandestines, car moi je savais fermer les yeux, ou détourner le regard, qui réajustent la ligne de flottaison. Lorsque le bateau coule sous les ressentiments et les ras-le-bol, ou que le vent souffle trop fort sur l'embarcation devenue trop fragile, ce sont eux qui absorbent, écopent, étanchent, et sauvent le navire.

Mais non, "seul maitre à bord!", cria le capitaine en jetant l'intrus à l'eau. Il avait juste oublié que je lui étais liée aussi, et dans les flots je le suivis.

Trop allégé, la coque hors de l'eau, notre bateau a chaviré. Depuis l'île secrète où j'ai échoué, je l'ai vu de loin couler.

 

23 septembre 2007

 

 

 


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