Après la bombe.


Je porte l'enfant de mon amant, en toute légalité et avec l'approbation des autorités. Mon union, hier montrée du doigt, avec un homme qui n'est plus en âge d'être soldat, est aujourd'hui valorisée, exemple à suivre pour le bien de la nation.


La question s'est bien sur posée, pour la militante que je suis, de contribuer à repeupler la planète alors qu'elle crève de porter notre espèce. Certaines femmes, certaines d'entre vous, ont choisi de se cacher pour échapper au contrôle mensuel suite auquel toute femme « négative » doit se soumettre à l'insémination. La bombe ayant tué presque tous les hommes dans la zone des combats, si nous refusons de porter les enfants de demain, l'humanité s'éteindra. Bon débarras disent certains, sans notre espèce la terre se reposera, retrouvera un équilibre, peut être, ce n'est même pas certain.


De tous temps le corps des femmes a été instrumentalisé, de tous temps nous avons du ruser, nous soustraire, résister. De là vient notre force physique et morale, de cette mémoire ancestrale de nos corps. Moi je ne suis pas réfractaire, je suis libre. J'ai eu assez de bonheur dans ma vie pour croire encore en l'humain et avoir envie de lui laisser une seconde chance. C'est pourquoi je ne me suis pas cachée. Peut être aussi, il me faut bien l'avouer, est ce ma peur de l'obscurité et de la clandestinité qui ont agi comme frein. Peur aussi de ce qu'ils font aux réfractaires lorsqu'ils les attrapent, une insémination « à l'ancienne », par les policiers eux mêmes.


Quitte à être fécondée, autant que ce le soit par l'homme que j'aime depuis si longtemps. Alors je me suis présentée au premier contrôle auquel j'ai été convoquée: positive. L'administration a même apprécié que j'ai trouvé de moi même un donneur. « L'insémination artificielle a un coût, et réussi moins souvent, en cette période de restrictions budgétaires, nous apprécions les gens comme vous », m'a dit la fonctionnaire avant de me tendre une fiche d'identification.


Quitte à donner un enfant à cette terre dévastée, j'ai choisi qu'il ait un père pour le relier à l'histoire de l'humanité plutôt que d'être la génitrice d'un énième demi-clone du chef autoproclamé. J'espère, en élevant une graine de militants, plutôt que le patrimoine génétique du dirigeant suprême, donner à la terre un être conscient, un contestataire éclairé.


Je suis là ce soir pour vous présenter notre association: les enfants de l'utopie. Nous nous sommes regroupées, toutes les porteuses d'enfants naturels, pour élaborer les lignes d'une nouvelle éducation. Nous lisons les penseurs, pédagogues, psychologues, et nous en discutons. Afin que nos enfants puissent porter les espoirs d'un nouveau monde face à l'armée consanguine de la puissance.


Souhaitons ce soir bonne chance aux enfants de l'utopie.




Discours de présentation au 1er congrès des femmes libres et réfractaires.



Feuillets retrouvés dans le carnet de suivi de maternité de Milieuka Freemam, morte en détention au cours de son 8ème mois de grossesse.





14 avril 2008

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Tag(s) : #du sucre plein les poches