RPI
Ville rose à feu et à sang dans les ors du couchant. Couvre feu. Les camions de soldats sillonnent les rues désertes. La caserne referme ses portes aux malheureux, après avoir distribué à chaque crève-la-faim une assiette de soupe au potiron.Chacun a rejoint son carton, son bidon, son taudis.
Seule, devant la grille du régiment, une jeune femme attend. Le chef du régiment de para, elle ignore le nom des grades, est mélomane. Chaque soir il fait venir, pour lui et son état major, les meilleurs musiciens. Ce soir il fait doux. Une douce soirée d'été indien. Malgré le couvre feu, la contre-basse et la viole de gambe s'installent sur la place d'arme. Accrochée à la grille, son assiette de soupe bien lêchée encore en main, elle les regarde prendre place.
Les soldats sont dans leurs cellules. Enfin, ceux du régiment de para et d'infanterie, car d'autres veillent sur la ville et sur l'application du couvre feu pour garantir l'ordre urbain et juguler les émeutes de la faim.
Lorsqu'une soldate qui rentre de mission passe la porte après l'heure, la jeune femme l'implore: « laissez moi entrer, je n'ai plus où aller ». La soldate, sans doute gradée, lui répond qu'alors il lui faudra se plier aux règles militaires, s'enrôler. Beaucoup le choisissent comme solution, le gîte et le couvert, et en échange veiller à ce que les autres pauvres ne bougent pas. « Non, merci bien, je vais rester là ».
Le concert commence, les officiers à l'abri, la place d'arme déserte résonne sous l'action des archets.
Partie de Rameau, Couperin, Marin Marais et Sainte Colombe la petite formation remonte le temps à mesure que la nuit avance. Elle reconnaît les morceaux, oublie la guerre et la faim. La danse de la vie brève de l'argentin Manuel De Falla, l'entraîne à travers l'espace et le temps vers d'autres crises, d'autres miséreux, elle n'est plus seule, ils sont des millions.
Venu du bout de la rue, le moteur d'un camion trouble l'harmonie de sa basse discordante. Bal en fa dièse mineur, c'est d'abord dans les yeux des musiciens qu'elle voit « la mort des hommes », elle ne se retourne pas, fixe le ballet ininterrompu des archets et des doigts sur les cordes. Le camion sans bâche rempli de soldat passe à l'aplomb du portail du RPI, tire sur cette ombre suspecte et illégale.
Cramponnée à la grille elle mettra du temps à tomber. Son assiette vide chute avant elle, roule, tourne sur place en toupie un instant, avant de se briser dans le caniveau.
Dimanche 26 octobre 2008
sons:
*Sainte Colombe, « les pleurs » avt 1701
* La vida breve (La Vie brève) par Manuel de Falla en 1904-1905
*Ballo in fa diesis minore « je suis la mort des hommes », Angelo Branduardi 1982