Rouge
« Une ombre court jusqu’à une maison. Est-ce un homme, une femme ? La lune n’en est qu’au petit déjeuner – croissant - et ne laisse rien dévoiler de l’identité de cette silhouette sombre qui se déplace. L’ombre pénètre dans une petite demeure isolée, là, sur le flan de la colline. A l’intérieur, il ne fait guère plus clair qu’à l’extérieur. Soudain, une lumière, ampoule suspendue au plafond, dénudée de tout abat-jour, s’allume. Plan serré sur deux mains qui se frottent énergiquement sur le dos d’une savonnette. La mousse empêche de voir s’il s’agit de mains fines ou de paluches viriles. Mousse qui prend une dangereuse teinte rosâtre. Est-ce le rouge du froid de la peau qui transperce la spumosité du savon ou autre chose ? »
Ce n'est que lorsque Louise ressort de la cabane, dans le faisceau de la lampe de poche du garde champêtre qu'on pourrait voir de qui il s'agit, mais c'est trop tard, et Gustave lui même, qui pourtant la connaît depuis l'enfance se laisse prendre: « Qui êtes vous, que faites vous là à cette heure de la nuit? » lui demande-t-il en grognant. Non qu'il soit méchant, pas du tout, mais il est surpris, et presque apeuré par cette grande femme, les cheveux rouges écarlates, le bas du visage caché derrière une écharpe blanche, et les yeux maquillés comme pour carnaval, qui sort de sa maison!!
Louise ne répond pas, de peur d'être trahie par sa voix, elle aussi elle grogne et bouscule le bonhomme avant de partir en courant vers la forêt du domaine. Gustave ne dira rien, il a bien trop peur de se faire réprimander d'avoir laisser une rôdeuse d'infiltrer et pire, s'échapper impunément. Au matin, quand la disparition de Louise aura été constatée, il laissera les recherches s'orienter vers l'hypothèse du rapt crapuleux, sans raconter ce dont il fut témoin cette nuit.
Arrivée devant la brèche qu'elle utilisait déjà enfant, pour aller jouer avec les gamins du village voisin, Louise hésite quand même un peu. Pas si facile de renoncer d'un seul coup à tout un avenir, à la facilité, à l'argent, et de rompre avec tous, elle a beau ne pas les supporter, ils sont sa famille tout de même!!
Elle respire un grand coup et sort de son monde, par le trou dans le mûr de pierres, bien décidée à ne jamais revenir sur ses pas.
C'est Florient qui l'a menée là. D'ailleurs, à quelques kilomètres, sur la départementale, Florient et sa mobylette l'attendent. C'était en décembre, pour se rendre à son lycée privé, Louise passait devant le l'établissement de Florient. Ils étaient là, à l'heure où ils auraient du rentrer en cours, tous, bien décidés à exprimer leur mécontentement, et à ne laisser personne rentrer. Blocus. Mais Louise ne connaissait pas encore le mot. Le lendemain ils s'étaient organisés, avaient un brasero pour se réchauffer, buvaient du chocolat chaud dont la bonne odeur tentait Louise, mais elle passait sagement, sans un regard de trop pour ses lycéens qui se conduisaient comme des mendiants et passaient leurs journées de classe dans les rues.
Puis un matin, au moment où elle passe devant l'établissement public, repaire de délinquants, comme le disent ses parents, la police encercle les jeunes manifestants. Et Louise avec. Elle se retrouve bousculée, malmenée par la foule, assommée par des pancartes dont elle ne comprend pas les slogans. En tenant de sortir de l'encerclement elle bouscule Florient. La prenant pour une des leurs en difficulté, il la rattrape par le bras et lui demande: T'es de quel lycée? Elle répond et de proche en proche l'enthousiasme se répand, avant qu'elle n'ait le temps de démentir: « le lycée Sainte Marie est avec nous, on va gagner!! ».
Parachutée meneuse avant que Florient ne comprenne sa méprise, le flot des lycéens galvanisés l'a adoptée comme mascotte, lui offre des bonbons, une part de pizza, une tasse de chocolat... Louise ne dit rien et passe la journée avec eux, participe à l'Assemblée Générale qui vote la reconduction du blocus, donne son numéro de portable à Florient, croit reconnaître parmi les ados présents, certains des gamins avec lesquelles elle « s'encanaillait » petite. Le lendemain, sans se poser de questions elle s'arrête à nouveau au lycée public et cherche du regard Florient.
Tout va bien quelques jours, jusqu'au relevé d'absences. Il va falloir se justifier, expliquer à ses parents l'inexplicable, la trahison de son milieu et de son rang. Louise décide de fuguer. Elle en parle à Florient, désormais son ami. Celui-ci, mûr et modéré essaye de la dissuader, un moment d'engueulade c'est vite passé, les conséquences d'une fugue seront pires... Mais Louise ne veut rien entendre, déterminée. Alors, si tu es sûre de ton choix... Florient propose de l'aider.
Louise s'est procuré de la teinture, rouge, pour masquer ses cheveux blonds, elle s'emmitoufle dans un cache nez, maquille ses yeux outrageusement, enfile un jean et un anorak bon marché comme on n'en porte jamais chez elle, et sort de nuit du château ancestral, prête à se sauver.
Non! Tout ce rouge sur sa peau! Vieux réflexe de bonne éducation, elle ne peut pas sortir comme ça, sans se laver les mains!! Alors au lieu de partir directement, elle court vers la maison du garde forestier, il n'est pas là, normalement c'est l'heure de sa ronde du soir. C'est là que sa rencontre avec Gustave a failli tout faire rater.
Heureusement, dans quelques instants, elle retrouvera Florient. Ses rêves portent ses pas, avec lui elle veut découvrir la vie, la vraie, celle des rues et des pavés. Finis les convenances et les mondanités, les bals entre jeunes nobles pour forcer les mariages arrangés, avec celui qu' elle a choisit elle veut vivre l'ivresse et le danger de se battre pour sa dignité. En sortant du chemin de terre elle aperçoit Florient qui l'attend au croisement. En la voyant il lui dit en souriant, ça te va bien tout ce rouge, et comme ça aucun risque qu'on te reconnaisse à la manif demain. Allez viens vite...
merci à Lucille,
3 janvier 2009