Quand j'avais ton âge Antigone, je pensais comme toi. La vie ne valait la peine d'être vécue qu'avec passion, sans aucun compromis, sans demi-mesure. Toute nuance était traitrise à moi même et à ma soif d'absolu. J'avais ta rage de vivre pleinement mes idées, à l'époque, oui, j'aurais eu le courage de vivre et de mourir pour elles et pour elles seules.

Contrairement à toi, la vie m'a laissée vieillir, m'assouplir, m'attendrir. C'est petit à petit que j'ai appris à dire comme tu le découvris hélas trop tard, qu'il est simple de vivre, simplement vivre.

Maintenant, c'est à Créon que je ressemble le plus, ne me juge pas non! Toi tu n'as pas eu la chance de parcourir doucement le chemin qui apprend les concessions, les renoncements. Ce chemin, tu l'as parcouru en une fraction de seconde, au moment où tu as pris conscience que tu allais mourir. Peut-être chacun de nous finit-il ainsi son chemin de vie, parcoure-t-il la distance qui le séparait encore de la sagesse, à l'instant de mourir? Peut-être mais alors à quoi bon? Peut-être juste pour partir en paix?

 

Quand j'ai lu ton histoire à 15 ans Antigone, j'étais comme toi, j'aurais fait comme toi, et j'exécrais le personnage de Créon, sans comprendre ce que les adultes voulaient nous transmettre par cette histoire. Je pensais que si être adulte c'était ressembler à ça, alors je ne voulais jamais l'être! Antigone voulait tout, tout suite, et le bonheur absolu, pas un demi-bonheur de compromis, Antigone l'ado typique.

 

En ré-étudiant ce mythe du haut de mon grand âge, j'ai compris Créon, j'ai été émue et peinée par le rôle que la vie lui fait jouer, et j'avais parfois envie de gifler cette petite insolente qui refusais les perches que lui tendait désespérément son oncle. C'est elle, oui, c'était elle la fautive, et non lui, elle avec son intransigeance face à plus fort qu'elle, et je ne parle pas de son oncle, mais de la Réalité, de la complexité de la vie.

 

La vie, si complexe qu'on ne peut pas trier, ce serait trop facile, d'un coté les bons, de l'autre les méchants. Si complexe, qu'on ne peut pas juger, rien n'est jamais tout noir ni tout blanc. Tu refusais que la vie soit grise Antigone, car tu n'avais pas compris, qu'entre le noir et le blanc, ne se trouve pas le gris, mais la complexité du spectre des couleurs. Dans son aveuglement, ton père n'avait pas pu t'apprendre ça.

 

J'espère que la vie me donnera l'occasion d'avancer encore, pour voir en moi votre réconciliation. Pour pouvoir relire une dernière fois votre histoire et me dire, le livre refermé, que je vous comprends tous les deux, qu'en moi sont réconciliés, ta passion et la résignation de Créon. C'est peut être cela qu'on appelle la sagesse: poser des actes passionnés, en toute connaissance de cause, être lucidement fou. Voir enfin l'oncle et la nièce discuter, d'égal à égal pour trouver ensemble une solution qui satisfasse tout le monde et fasse le moins de mal possible. Un enterrement secret de ton frère, un rite symbolique, qui n'aurait en rien entamé l'autorité de Créon et aurait apaisé ta rage et les dieux? Est ce impossible? Est ce là que je déraisonne?

 

En attendant, la solution que j'ai trouvée, c'est d'être entourée d'amis de tous âges, pour qu'aient la chance de vivre en moi, l'enfant, l'ado rebelle, l'adulte résignée et la vieille femme sage, réconciliés.

 

 

 

Mai 2011, sur un exercice de l'atelier de Gourdan: un mythe revisité

 

 

 

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