C'est comme un fleuve boueux que l'on traverse à gué. Il est impossible de faire autrement. Il est là, devant. Derrière toi la prairie est rouge des feux du levant. En route. Pas le choix. Pas de doute. Le premier pas, l'eau jusqu'aux chevilles. Le second, aux genoux. C'est un gué. Pas d'angoisse. Tu ne te noieras pas. C'est ta seule certitude, celle d'arriver vivant sur l'autre rive, au déclin de ce jour. Traverser. Quelques pas encore et l'eau se fait boue. Il a plu hier.

Arrivé au mitan des eaux, une vase gluante entrave chaque pas. Pourtant avancer encore. Il le faut. Pas d'autre pause possible que trois petits ilots pour manger un morceau. Si tu t'arrêtes ailleurs, c'est la mort. Le fleuve qui t'emportera bien au delà des mers, là d'où on ne revient pas.

Alors continuer, pas après pas, heure après heure, se rapprocher de l'autre rive. À chaque pas sa pensée, heureuse, optimiste, ou désespérée. Chaque pas la sienne, changeante, indépendante de la précédente. Traversée obligatoire. À mesure qu'avance le jour, de moins en moins de pensées, des pas automatiques, seuls les muscles sont encore vivants, tendus du désir d'arriver. Tout le reste, rêves, espoirs, en mode veille, au second plan.

Au début du jour, pourtant, tentative généreuse, tu essayais de penser à tous, à chacun de tes amis, tes copains. Ça t'occupait et te maintenait en lien, dans le monde, dans la ronde de la vie. Puis le fleuve est devenu ta bulle, ton univers, ton unique préoccupation et le filtre entre le monde et toi. Tout est devenu eau boueuse, vase visqueuse. Tu es devenu eau boueuse, vase visqueuse.

Soleil à nouveau rouge, c'est un fleuve de sang que tes derniers pas traversent. Tu poses le premier pied sur l'herbe de la rive lorsque l'astre disparait derrière la montagne. La nuit. La forêt de la nuit. Tout restera sombre quelques heures, tu pourras rester sur le bord, te reposer, dormir, oublier les épreuves du jour.

 

Puis il reviendra à nouveau enflammer les arbres et les herbes. Et toi, pour fuir ce feu mortel, tu entameras une nouvelle traversée, tout un jour, durée.

Un jour de solitude, c'est comme un fleuve boueux que l'on traverse à gué.

 

 

aout 2013

 

 

 

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