Au fil des mots, quelques rencontres...
1. Portrait de la mère de Jean Paul Sartre (Anne Marie):
"Louise trouvait fastidieux de faire le menu tous les matins et les comptes tous les soirs mais elle supportait mal qu'on les fit à sa place; elle se laissait décharger de ses obigations en s'irritant de perdre ses prérogatives. Cette femme vieillissante et cynique n'avait qu'une illusion; elle se croyait indispensable. L'illusion s'évanouit: Louise se mit à jalouser sa fille. Pauvre Anne Marie: passive, on l'eût accusée d'être une charge; active on la soupçonnait de vouloir régenter la maison. Pour éviter le premier écueil, elle eut besoin de tout son courage, pour éviter le second, de toute son humilité."
(Les mots, page 17)
2. "Lire" (première partie du livre):
"Je n'ai jamais gratté la terre ni quêté les nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne; la bibliothèque c'était le monde pris dans un miroir; elle en avait l'épaisseur infinie, la variété , l'imprévisibilité." page 42
"J'avais trouvé ma religion: rien ne me parut plus important qu'un livre. La bibliothèque, j'y voyais un temple." page 51
3. Vision sombre de la vie:
"J'écoutais [les adultes], je comprenais, j'approuvais, je trouvais ces propos rassurants et je n'avais pas tort puisqu'ils visaient à rassurer: rien n'est sans remède et, dans le fond, rien ne bouge, les vaines agitations de la surface ne doivent pas nous cacher le calme mortuaire qui est notre lot." page 45
"Plus absurde est la vie, moins supportable est la mort." page 81
4. "Ecrire" (deuxième partie du livre):
"...les gars, quand ils se sentaient bien malheureux; ils se disaient: "quelle chance! un beau vers va naître!". " (il parle des grands auteurs) page 55
"...j'essayais d'arracher les images de ma tête et de les réaliser hors de moi...". page 117
J'aime particulièrement ce passage (page 122) où Sartre raconte qu'il a écrit des atrocités, il découvre que son imagination peut tout, et il prend peur, raye de façon à rendre illisible ce qu'il a écrit, pris, peut-être de la peur qu'ont parfois ceux qui écrivent: que leurs écrits soient prophétiques, ou aient le pouvoir de se réaliser.
sur ce thème lire: "la nuit de l'oracle" de Paul Auster
5. l'absence de père:
Au début du livre, Sartre dit que l'absence de père est pour lui liberté: personne à qui obéir (ni désobéir), ses grands parents sont en admiration devant lui, sa mère reléguée par ses parents au rangt d'enfant, a plutôt un rôle de grande soeur, ils partagent la même chambre et les grands parents les appellent "les enfants". Cela le dispense de plus des affres de l'oedipe, dit-il. C'est plus tard, plus grand, que la mort de son père lui pose problème:
""Un père m'eût lesté de quelques obstinations durables; faisant de ses humeurs mes principes, de son ignorance mon savoir, de ses rancoeurs mon orgueil, de ses manies ma loi, il m'eût habité; ce respectable locataire m'eût donné du respect pour moi-même. Sur le respect j'eusse fondé mon droit de vivre. Mon géniteur eût décidé de mon avenir: polytechnicien de naissance, j'eusse été rassuré pour toujours. [...] Faute de renseignements plus précis, personne à commencer par moi, ne savait ce que j'étais venu foutre sur terre." page 73
L'absence de son père, le prive à ce moment là de repère, de voie à suivre mais peut être aussi de raison de s'opposer pour trouver sa propre voie.
à suivre...
Merci à Lucille.
02/06/11