D'une manif à l'autre...
D'une manif à l'autre, après le carburant, le sucre vint à manquer. Quand je dis le sucre, c'est une image, nous ne souffrions pas de la faim, mais on ne trouvait plus de tout partout. Dans certains magasins, manquaient certains produits, alors pour faire les courses il fallait acheter ici les oeufs, là les légumes et encore ailleurs le pain. À ce compte là, autant reprendre l'ancien rituel, comme avant l'existence des supermarchés: aller à la crèmerie, chez le primeur, puis chez le boulanger... Et c'est ce que nous avons fait.
D'une manif à l'autre, brandissant le drapeau écarlate de la liberté, on s'est vite mis d'accord: l'enjeu, ce n'était pas que les retraites. L'enjeu, c'était bien plus que ça, c'était la vie, toute la vie, bien avant l'âge de la retraite, tous les aspects de nos vies qu'on voulait se réapproprier, recréer, en se donnant d'autres règles du jeu.
D'une manif à l'autre, augmentait la poussière d'encre dans l'escalier, mais ce n'étaient plus seulement des tracts qui étaient dupliqués, chacun osait enfin s'exprimer, sans honte, sans peur d'être critiqué. En poèmes, en chansons, en danses sur les ronds points bloqués, chacun retrouvait sa créativité, l'art, comme ferment d'humanité.
D'une manif à l'autre, entre pénuries et peur de risquer sa peau, dans ces prémices de fin d'un monde, osait s' avouer l'indicible. Des couples se formèrent, d'autres se révélèrent. On n'avait plus le temps de remettre à demain notre besoin d'aimer. Le regard des porteurs de banderoles se fit sensuel, pour se dire enfin leurs désirs trop longtemps censurés.
D'une manif à l'autre, énergie nucléaire coupée, dans les flammes des brasiers nourris d'inutilités, nous découvrions une autre lumière. Même l'ombre semblait danser et nous pensions qu'elle ne viendrait plus jamais nous menacer.
23 octobre 2010
Pour Christine S, sur ses 10 mots (en gras), bon anniversaire!!