La photo
Je l'avais vu avant lui, sur le négatif, à l'agrandisseur, mais je n'avais rien dit, espérant qu'il ne verrait rien, j'aurais escamoté l'image après, discrètement. Mais au bout de milliers de clichés, l'apparition de l'image dans les bains de révélateur avait gardé sa magie et il n'en décollait pas ses yeux. Il l'a vu. Le détail, l'infime trace, la preuve à portée de tous. Malgré l'obscurité rougeoyante, il lit mon regard. Je vois aussi ce qu'il pense: « combien nous rapporterait cette information à l'encan des amateurs de scoop? » Je sais qu'il table sur plusieurs centaines de francs, et que c'est bien tentant, d'un autre coté... « et si à cause de cela, le Président tombe, si le parti s'en trouve affaibli... » Je peux presque sentir la densité de ses réflexions. Sa respiration s'accélère, il transpire, il tâtonne dans le laboratoire étroit et sombre et brusquement renverse tout sur son passage. En ignorant l'ampoule rouge au dessus de la porte, il part en criant: « je suis claustrophobe ».
Je suis seule au milieu du labo, les pieds dans les flaques d'acides renversés et les clichés maintenant surexposés. Seule avec ma responsabilité et sa confiance. À moi de jouer. En la jetant dans l'acide au sol, je détruis la pellicule.
Le chef veut nous voir, tout le Bureau est là, réuni, face à nous deux comme un tribunal. Le président de séance prend la parole: « ça colle pas ton excuse, on ne devient pas claustrophobe d'un coup, comme ça, après des années de laboratoire! Alors dis nous pourquoi tu as détruit ces photos! »
Il reste muet, buté dans un silence qui l'enfonce dans la culpabilité. Il faut que je prenne la parole, que j'assume ma part et que je le lave de tout soupçon: « c'est ma faute, c'est moi qui... seule, dans le noir avec lui depuis si longtemps, voilà, il ne savait plus comment se soustraire à mes avances, il aurait pu me gifler... »
Il n'y a pas eu de sanction, mais je crois qu'il m'en veut de l'artifice utilisé pour le sauver. Face aux ricanements des chefs de section, il m'a lancé un regard de reproche que je n'oublierai pas.
29/10/10
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