C'est un sujet si bateau, qu'on se doit presque de le prendre à contre-pied! Le bonheur, on n'est pas obligé de le chercher, ni de le trouver, on peut aussi bien ne pas le voir, ou le perdre.

 

L'histoire sera un road movie, en général je n'aime pas ce genre, je n'ai pas besoin de bouger pour faire défiler les pensées, elles viennent toutes seules, mais là, c'est réellement en voiture que l'idée du scénario m'est venue, et le décor que je vivais fait partie du récit.

 

Tu n'auras besoin que de deux plans, et coté acteur, juste des bras, un profil de conducteur, jamais de visage de face, ça peut être une ombre, une silhouette, homme ou femme, peu importe, pas besoin de prénom; pas de dialogue non plus, ça résout le problème du doublage son, tu vois, j'ai bien appris ma leçon!!

 

Juste une musique, celle de Damien, que j'avais oublié dans la voiture, j'espère qu'il m'excusera cette négligence et cette familiarité. Mais qu'est ce qu'on a rigolé quand je t'ai dit ""j'ai oublié Damien dans la voiture"!" Tu m'as dit: "si quelqu'un t'entend, il croira que tu parles de ton enfant, et il va dire: quelle mère indigne!!"

Ses musiques je les aime toutes, elles passent en boucle sur l'ordi tandis que j'écris afin que je retrouve les mots qui me sont venus au moment. Toutes, sauf, paradoxalement la plage 6: "it's snowing on the platform" parce qu'elle ressemble trop à un thème qui sert de musique de fond au jeu Sim City. Paradoxalement, elle est très adaptée à une balade en voiture dans la ville, mais peut être justement qu'elle colle trop au thème, c'est bien que la musique introduise un petit décalage, apporte quelque chose de différent, de plus, comme ce que l'on attend de l'illustration dans un bon album pour enfants, et non pas qu'elle soit l'illustration fidèle qui n'apporte rien. Bien sur, chaque scène correspond au temps d'un morceau, c'est un court métrage: 11mn46'' + le générique.

 

L'action maintenant:

 

Le personnage, homme ou femme, tient appelons la Yousra, juste comme ça, parce que c'est plus pratique pour moi, je la connais bien. Donc Yousra roule en voiture, le paysage défile, on le voit soit dans le pare brise avant, soit latéralement, filmé du point de vue d'un passager qui regarderait sur le coté. Les paysages sont d'abord réels, ceux de sa ville, ceux des routes nationales autour de sa ville, dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres, pas plus, elle roule pour les besoins de ses déplacements, pas sans raison, ce sont des trajets répétitifs et quotidiens, mais seul les changements dans la lumière du ciel montrent que ce sont des instants différents.

 

scène 1 -piste 1- Big landscapes; pour le titre, et j'aime les notes piquées du début comme des gouttes d'eau qui tombent. 3mn39

 

Le ciel est gris dans le pare brise avant, gris sombre, d'un très joli gris profond qui annonce la pluie. Sur le coté, le paysage est triste, dévasté, les rares maisons sont en ruine, les toitures sont trouées, ou en tôle ondulée comme en Espagne, les vaches sont maigres, des enfants s'ennuient, les agriculteurs souffrent sur leur tracteur, chacun seul dans son champ, des ouvriers sortent de l'usine avec des lettres de licenciements, accablés de fatigue, d'autres toussent sous les fumées toxiques de la même usine polluante...

Yousra roule et en vision périphérique elle voit tout ça.

 

scène 2 -piste 3- A free man- 4mn07

Le ciel est lumineux, soleil bas sur l'horizon, éblouissant, mais la lumière est magnifique. Yousra descend le pare soleil -qu'est ce qu'on pare dans les voitures! les chocs, la brise, le soleil!!- et plisse les yeux, même, elle sort ses lunettes de soleil. Sur les cotés, la vie est belle, des enfants courent heureux dans les champs, des amants s'embrassent à l'orée d'un chemin forestier, une mère promène contre son cœur son tout petit enfant, une autre, main dans la main avec un bambin plus grand regarde des ânes dans un pré, des jardiniers discutent appuyés à leur bêche, une famille pique nique, des grands ados jouent au ballon... Mais Yousra ne voit rien, aveuglée par le soleil, yeux plissés rivés sur le bandeau d'asphalte qui se déroule devant ses roues, elle ne voit aucune des scènes de bonheur.

 

scène 3 - piste 11- When I think of you. 4mn

Dans le ciel, un arc en ciel. Jusque là Yousra n'a regardé que la route, devant, et le paysage sur le coté dans la scène 1. Elle ne regardait pas le ciel, seuls les spectateur le voyaient (accentuer le mouvement de la tête qui montre qu'elle regarde -vers le haut- le ciel dans le pare brise). Elle regarde l'arc en ciel, elle pense (voix off?) à cette légende qui prétend qu'on peut trouver un trésor au pied d'un arc en ciel, et "si ce trésor c'était le bonheur? " . Peut-être qu'elle ne dit que ces mots là. Elle regarde l'arc en ciel, le spectateur et elle ne voient plus que ça: le ciel, du même gris que la scène 1, et l'arc en ciel.

Je viens de prendre conscience qu'il vous faut tenir 4mn et que la contemplation de l'arc en ciel ne suffit pas. Dans le rétro viseur, mélange et alternance des scènes précédentes, qu'elle ne voit pas, puisqu'elle regarde en face.

Tout se joue sur le contrôle de la direction de son regard, il faut que le spectateur comprenne où elle regarde et ce qu'elle voit ou pas; quitte à accentuer les mouvements de sa tête.

 

On voit qu'elle suit la courbe de l'arc en ciel du regard, cherchant à quel bout pourrait bien se cacher le bonheur, et puis....

 

Bruit de choc,

 

choc mou ou choc dur, je ne sais pas, sur la chute j'hésite:

-écrase t-elle un piéton, ou pire, quelqu'un qu'elle aime, sa meilleure amie, son amant; non c'est vraiment trop cruel, c'est du pathos gratuit.

-rentre-t-elle en collision avec une autre voiture, tôle froissée, constat... non, trop banal, ça n'ouvre sur aucune réflexion, on dirait un clip de prévention routière.

-alors elle rentre dans un obstacle dur et beau, un arbre, un platane, ou le mur d'une cathédrale, un mur ancestral qui a défié le temps des hommes et les intempéries de la nature; oui, comme ça, c'est bien. La contemplation imprudente de l'arc en ciel immatériel la ramène à la dure réalité, ça me plait.

 

Un écran noir suggère sa mort, mais les âmes sensibles peuvent espérer qu'elle n'est qu'évanouie. J'aime bien quant les films ne m'imposent pas leur vision trop noire et qu'un espoir, même fou m'est permis, alors je veux laisser aux autres cette porte de sortie.

 

Générique sur "Your last journey" 3mn45

 

***

 

Oui c'est pas mal comme idée, me répondit la réalisatrice, mais avec les moyens et le temps dont on dispose, où je trouve les scènes de bonheur et de malheur? tu m'annonces un seul acteur, mais combien de figurants? Et on ne peut pas attendre un an qu'il y ait un autre arc en ciel, cette belle lumière, et puis surtout, maman, réfléchis... aucun de nous n'a le permis, tu vas pas me faire la conduite accompagnée pendant tout le tournage??

 

 

à ma fille Lucille

pour les jours où lumière et musique transforment nos voyages.

12 septembre 2010.

 

 

les musiques de Damien Poupart-Taussat sont là: link

 

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