Merci à Anne Marie pour sa relecture professionnelle et sa traque aux fautes.
Le scénario
Il avait raison, en me quittant, de me dire "la vie, c'est pas un roman". C'est vrai. C'est beaucoup beaucoup plus complexe que n'importe quel roman, dont l'auteur sélectionne, sectionne même, parmi les événements, ceux qui lui paraissent les plus beaux, les plus intéressants. Par exemple, peu de place dans un roman pour l'ennui, on ne raconte que ce qui prend sens. Avant qu'il ne me laisse avec cette évidence à méditer, je me disais que ma vie, comme celle de chacun, aurait pu faire un bon sujet de roman ou, restons modeste, d'une nouvelle. Des événements, des rebondissements, quelques épisodes spectaculaires, du feu, de l'eau, de l'amour, beaucoup, mais pas simple, des situations difficiles courageusement dépassées. Me penser comme un personnage de roman me donnait la force de surmonter les difficultés de ma vie, mais aussi m'enfermait dans la recherche de la cohérence, de la chute logique, et si possible belle. Dans un roman, rien n'est vain; dans la vie... cette séparation semblait me souffler que beaucoup de choses sont vaines.
Oui, je n'étais pas un personnage. J'avais beau dicter à la vie le plan des chapitres... elle n'en faisait qu'à sa tête! Personne ne semblait tenir ce stylo bienveillant ou cruel qui déciderait de mes jours. La vie nous jette sur la page blanche, et... débrouille toi! Comment voulez-vous,après un tel traitement,que nous échappions à l'angoisse?
Après la toute petite enfance, notre page s'agrémente de lignes, de colonnes, et surtout d'une marge rouge à ne pas dépasser. C'est rassurant. En évoluant dans ce cadre sans en enfreindre les lois, on parvient à grandir, à oublier un peu l'angoisse, le temps des lignes d'écriture et des opérations proprement posées. On croit savoir où l'on va, et surtout où ne pas aller. Ce n'est que lorsqu'on a assez grandi, qu'on nous laisse écrire sur un quadrillage sans marge mais qui préfigure les barreaux des normes et des obligations de l'âge adulte.
Alors ces lignes, puisqu'elles étaient là, je les remplissais. Des cahiers entiers, petit format, petits carreaux, sans marge, sans saut de ligne, d'une écriture fine et serrée au bic noir: mes lignes de conduite. C'était plein d'émotions, de doutes, mais ça restait linéaire et factuel, sans art ni imagination.
Jusqu'à ce que le découvre le cinéma. Non pas tant comme divertissement que comme mode de narration des parcours de vie. Je découvrais avec Jeunet qu'on peut, confronté à un événement, mentalement en gérer des milliers d'hypothèses de dénouements en l'espace d'une seconde. Je voyais avec Klapisch la vie, non plus comme une phrase bien écrite, aux mots bien alignés, mais comme des morceaux de puzzle épars qui par moments, moments de grâce, prenaient sens en s'ajustant les uns aux autres. Michel Gondry et sa science des rêves démultipliait les possibles et libérait les perceptions en acceptant l'irrationnel.
Et puis les flash back, les ellipses résolues en fin de film, les mises en abîme: tout ceci épanouissait ma vision de la vie, quittant ma vision linéaire, écrite noire sur blanc, j'entrais dans l'ère de la 2D et de la couleur! Enfin il m'était permis de vivre sur plusieurs niveaux à la fois, comme une ligne mélodique sur une partition, parfois physiquement là mais avec la tête ailleurs; parfois l'inverse, intégrant à mon réel des pensées étrangères. Entre le noir et blanc et le sursaturé, je pouvais faire jouer à mon ombre mon rôle social tout en restant pleine des couleurs de mes inavouables passions. Le grand écran se faisait miroir, il me renvoyait ce que les autres pouvaient voir et penser de moi en retour de mes mots, de mes comportements, j'allais mieux car comprenant mieux ce qui se jouait dans les relations humaines, je les subissais moins.
J'en étais là, quand à force de m' apercevoir au ciné plusieurs soirs par semaine, un cinéphile aussi assidu que moi m'invita à échanger nos impressions sur le film autour d'un café à la buvette du ciné. Et de fil en aiguille... oh, et si je laissais un peu de flou pour que votre imagination puisse projeter vos propres envies de rencontres dans les blancs du déroulement de la mienne... Je vous ai laissé rêver trois secondes, c'est suffisant, non? Ce n'est pas d'une histoire d'amour qu'il s'agit, désolée si je vous déçois, mais d'une belle rencontre amicale. Dénouement inattendu, cet homme, en m'offrant son amitié bienveillante et inconditionnelle, en croyant en mes projets et en m'aidant à les réaliser, réussit à m'apprendre à devenir actrice de ma propre vie.
Alors pour raconter la complexité de la vie, j'ai repris mon cahier quadrillé et mon stylo noir, mais pas seulement. À coté d'eux j'ai posé une feuille blanche comme celle de l'enfance et, au crayon, je me suis mise à dessiner les scènes d'un story-board. L'imagination libérée des seuls mots, ouverte aux sons et aux effets spéciaux, sur la page de garde de mon nouveau cahier, j'ai tracé:
Scénario
Une fois le scénario achevé, je suis retournée voir l'homme qui m'avait quittée. Je lui ai dit: "tu avais raison, la vie c'est pas un roman. Maintenant je suis devenue actrice de ma vie, tu m'as quittée, ça m'a fait mal, j'ai longtemps espéré ton retour, c'était la chute de mon roman. À mon tour je viens te dire que maintenant, moi aussi je te quitte."
Ceci fait, un soir en sortant d'un film, j'ai dit à l'homme du ciné, celui qui m'avait aidée à grandir, que maintenant, s'il le voulait toujours, oui, notre amitié pouvait évoluer vers l'amour. C'était la scène finale de mon scénario. Cela vouslaisse sur votre faim, mais sachez que j'aime les fins ouvertes et les happy end.
branduardi, le vent te mène