Mercredi 28 octobre 2009
Montesquieu et mes grands-mères.
J'ai mis du temps à comprendre pourquoi ma grand-mère trouvait fort vertueux d'aller se camper devant chacun pour lui débiter vertement ses « quatre-vérités ». Elle n'était pas la peau de vache que l'on croit dans la famille, c'est juste qu'elle appliquait à la lettre Montesquieu!
J'ai trouvé récemment ce tout petit bouquin: « L'éloge de la sincérité », où en 28 pages il énonce que l'homme est trop proche de lui-même pour se voir comme il est et que c'est donc rendre service que d'aller dire à autrui tous les défauts qu'on lui trouve, pour qu'il puisse s'améliorer.
À première lecture il est vrai qu'on ne se voit pas comme on est, et qu'un regard extérieur est souvent bien venu. Il peut paraître, partant de là plus amical de dire toute vérité, plutôt que d'user de respect et de diplomatie. Là où survient le problème, c'est sur l'objectivité de ce regard. Qui, et de quel droit peut ainsi se croire assez objectif, assez dégagé de ses propres critères de pensées pour se permettre de telles remarques sans se poser en supérieur par rapport à celui à qui il parle? Peut-on encore percevoir amical celui ou celle qui nous assène à longueur de temps ce qui à ses yeux passe pour défauts?
Ma grand-mère sort alors, pour appuyer ses dires, dans l'ordre, la bible, le code civil, et la bienséance bourgeoise. Bourgeois à prendre au double sens du terme: en tant que classe sociale porteuse des normes morales à imposer à ces gueux d'ouvriers (aujourd'hui on dirait ces faignants de chômeurs et précaires) et en tant qu'habitant d'une petite bourgade où l'on épie son prochain (pour mieux pouvoir l'aider à améliorer son comportement bien sur), au besoin dans un petit miroir apposé à l'encadrement de la fenêtre afin qu'il n'y ait aucun angle mort à la vie privée du voisin.
À ce propos, j'étais persuadée de cette pertinente analyse, jusqu'à ce que je trouve la même disposition dans une maison où le miroir ne reflétait du décor extérieur que les bouses d'un champs perdu. Oui, me fut-il répondu: quand les maisons n'avaient pas l'électricité, où quand on l'économisait sous par sous, c'était l'endroit le plus éclairé pour se raser ou se coiffer.
CQFD, toute réalité n'est vue qu'au crible de notre propre perception, déformée par nos expériences, notre passé, tout ce qui nous a illuminé ou blessé. Avant d'aller, par soucis de sincérité, pour charitablement l'aider à devenir meilleur, jeter MES quatre vérités à la figure de mon voisin, j'espère me souvenir de Montesquieu, de ma grand-mère, et de toutes ces « réalités » qui nous arrivent troublées sur le miroir de nos pensées.
J'entends alors mon autre grand-mère, pauvre ouvrière qui au labeur toute une vie n'a pas eu le temps de lire Montesquieu, me conforter de son bon sens populaire en me soufflant: « toute vérité n'est pas bonne à dire... »
Depuis Montesquieu, les psychologues ont découvert une « technique » comportementale sympathique: le renforcement positif, qui n'a rien ni de la flatterie, ni de la complaisance, mais qui consiste à encourager les bons comportements de la personne que l'on souhaite voir s'améliorer, au lieu de sans cesse lui plonger le nez dans ses défauts et difficultés. Plus douce (plus aléatoire au démarrage aussi peut-être, il faut parier sur le bon fond de chacun), cette méthode a le mérite de préserver l'harmonie dans les relations humaines.
Petit grain de sel tout à fait personnel, je trouve qu'en notre dure époque, il n' est pas si mal que les relations familiales et amicales nous préservent un peu des jugements péremptoires de la sincérité.
27 octobre
L'éloge de la sincérité
Montesquieu
mille et une nuit