Dans sa somptueuse chambre, parée de riches tentures, Fleur de Lilas a tout pour être heureuse : le confort, le service de domestiques qui lui apportent à la demande les mets les plus fins, l'accès à tous les arts qu'elle aime, la musique, la poésie, la peinture. Pourtant comblée de tous les bienfaits de la terre, la quatrième concubine de l'empereur ne voit que ce qui lui manque, elle a peur de finir ses jours dans le pavillon des concubines oubliées. Elle pleure. Ses dames de compagnies, par pudeur, détournent le regard et la laissent à sa peine. Fleur de Lilas sait qu'elle n'a rien à exiger, qu'elle n'a pas le droit de se plaindre, ce serait manquer de respect à l'empereur. Elle est comme son prénom, la minuscule partie d'un tout qui n'est beau et n'embaume que par le nombre.
C'est tout petit une fleur de lilas sur la branche de l'arbre dont le parfum enivre l'empereur. Dans son jardin privé, il tend le bras. Un jardinier se précipite pour devancer son désir et lui tailler une branche. D'un "Non!" péremptoire le Fils du Ciel interrompt le geste de son domestique et ne cueille, délicatement, entre le pouce et l'index, qu'une seule fleur. Il la porte à son nez, en hume le faible parfum et s'étonne de la puissance olfactive de l'arbre.
C'est nuit maintenant, l'heure où les concubines prient pour que l'empereur les préfère ce soir à la princesse, l'heure du fol espoir. Fleur de Lilas s'est couchée sans rêver. Avec le temps elle a appris à fuir les rêves qui la font souffrir. Elle s'endort, sans se révolter contre son destin.
Le veilleur de nuit vient de sonner la deuxième heure après minuit, quand Fleur de Lilas est brusquement réveillée par une violente bourrasque qui ouvre sa vitre. Les tentures se changent en voiles déchaînées de navires pris dans une tempête, toutes les portes claquent, les vasques de plantes se fracassent au sol dans une désolation de terre et de végétaux broyés, les branches des arbres gémissent. Bien qu'elle ait des domestiques pour le faire, Fleur de Lilas se lève, ferme soigneusement toutes les issues, relève les pots brisés, et console son chat affolé. Lorsqu'elle se recouche, une vague de désir l'envahit, si seulement l'empereur voulait bien se souvenir d'elle, quel plaisir elle aurait à lui offrir toute la douceur que cache son corps!
Au matin, avant même d'ouvrir les yeux, l'empereur est surpris par un entêtant parfum de lilas qui inonde sa chambre. Il se lève et voit, au sol entre la baie vitrée et son lit, une branche de lilas, sans doute apportée par la tempête cette nuit. Le chef des eunuques surprend son regard et s'apprête à quérir le fautif pour le punir. Mais l'empereur lui ordonne de n'en rien faire, il a pour lui une autre tâche, bien plus urgente : porter une convocation à la quatrième concubine, quel est son prénom déjà? l'empereur de s'en rappelle plus, mais qu'importe, oui, que l'on fasse venir cette concubine, c'est elle qu'il veut ce matin...
branduardi "dans un parfum d'orange".