Tiramisu improvisation *

 

Le laveur de carreaux traversait la place. Sur son dos, en lettres jaunes sur fond bleu, le nom de son entreprise, dans sa main, raclette et seau. C'est pour ces raisons que je suis en mesure de vous dire qu'il était laveur de carreaux, car j'ignore la profession des autres personnes assemblées sur la place. Il n'était pas seulement laveur, aussi décorateur. Pour Noël, fêtes des mères, St Valentin... il proposait aux commerçants la décoration de circonstance sur leur vitrine. Quelques temps après, il repassait pour l'effacement de son œuvre.

Le laveur de carreaux traversait la place. Elle était attablée au bistrot, avec deux ados et d'autres spectateurs. Certains, comme elle, suivaient scrupuleusement le programme et les groupes, et l'on reconnaissait quelques têtes. Dans la complicité d'une même émotion musicale, échanger sourires, quelques mots, lier conversation n'aurait pas été trop compliqué. Justement trop facile peut-être. Son attention, une seconde distraite de l'orchestre de jazz qui se produisait sur la place, fut attirée par ce laveur de carreaux qui passait. L'air indifférent à la musique et à l'animation, il passa sans un regard, sans une hésitation derrière le groupe de musiciens. Pourquoi s'intéresser à une étoile filante quand on est assise au milieu d'une galaxie? Avant la fin du morceau, il avait quitté la place. Elle pouvait maintenant rêver l'avoir suivi, abordé, sans risque d'une suite romantique qui comblerait son "envie de sexe et d'affection". Surtout d'affection pensa-t-elle, sa pudeur corrigeant pour elle seule les paroles de Christophe Maé. Partager l'émotion, un regard, un geste tendre assorti à la musique...

Pas pour elle, pas pour aujourd'hui...

Il pleuvait dans sa bière, des larmes de ciel dans l'amer. Les musiciens s'abritaient sous les parasols détournés de leur vocation, ou sous des parapluies, tenus au dessus d'eux par des spectateurs complaisants. La lumière orageuse faisait étinceler les cuivres. Eux seuls scintillaient sous ce ciel nuageux. Pourquoi n'est ce jamais ce que l'on aimerait qui brille? À défaut de compagnon avec lequel partager le festival, au moins le retrouver, le soir, en rentrant au logis... Mais non, pas possible non plus...

Elle allait rentrer avec les ados, leur faire à manger, même prévoir un dessert, que pour eux aussi ça soit la fête un peu, qu'ils sentent que ces quelques jours n'étaient pas comme tous les jours. Pour le reste... "inch alla"...

Pour l'avoir tant et tant répété toutes ces années, elle connaissait maintenant par cœur le thème de la chanson. Pour donner un peu de vie à son quotidien, il lui restait encore à apprendre à être disponible à l'imprévu, à cultiver l'art de l'improvisation.

 

 

*prononcer à l'anglaise.

 

 

 

 

 

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