Les portes-tris
Au pays d'Alice, toutes les portes sont trop petites, ou trop grandes, ça dépend. Mais lorsqu'elles sont trop grandes, on peut toujours espérer, un jour, atteindre la poignée, par quelque subterfuge bien trouvé, et accéder ainsi au pays des grands. Quand je cesserai de me projeter dans le monde avec un corps de 4 ans, peut-être oserais-je penser à ces grandes portes là. En attendant, je n'en trouve que de trop petites.
Et dans ce cas... comment passer ?
Comment passer sans laisser un bout de soi de l'autre coté ? Éternel problème des trop grands, des trop vieux, des trop rêveurs, des trop aimants, oui, aussi.
Là, derrière la porte tu veux aller ? Il te faut d'abord te courber, t'incliner devant le sort, bon ou mauvais. Tu veux l'ouvrir ? À petits mots tu dois décliner le sésame, le chuchoter, le murmurer. Puis, doucement, appuyer sur la poignée, t'assurer, prudemment, qu'aucun courant d'air ne déclenchera de tornade dans ce monde si fragile, si léger, qu' avec un peu de vent tout pourrait s'envoler. Une fois la porte ouverte, il faut la franchir. Baisse la tête, et si ce n'est pas assez encore, à genoux il te faudra avancer. Est-ce humiliant quand on sait qu'une fois le seuil passé, il suffira de se relever ? Seule courbe l'échine, mes pensées dedans, mes sentiments, sont indépendants de la distance entre ma tête et le sol, et pourtant. Passer, attention, ne pas oublier un bras, un pied en arrière, avant de la porte refermer. Attention de ne pas y laisser des plumes, ou sa plume envolée, y perdre son caractère, ses rêves, ses amours, oui, aussi. Refermer sans claquer, sans gifler le chambranle, sans bruit, sans heurt. Et pourquoi d'ailleurs, refermer ? Pourquoi ne pas laisser la faille apparente, l'ouverture béante, pour un autre grand, ou un petit, trop petit, qui n'aurait pas eu la taille d'atteindre la poignée, et qui ainsi, serait reconnaissant de pouvoir, sans peine, passer ?
-Quoi ? Non ? On en a bavé pour y arriver, à eux aussi de se démener, de réfléchir et de souffrir ! Pourquoi tout leur tomberait-il sous le bec ? Pourquoi utiliseraient-ils nos chemins durement débroussaillés sans payer un quelconque droit de passage ? Hein ? Et moi ? Qui m'a donné la main ?
-Ça valait le coup de tant d' efforts au moins ? une toute petite voix interrompt ces remarques acerbes. C'est bien dehors ?
Toute petite voix d'un grand corps, seul un œil prend la porte, comme d'autres regarderaient par la serrure. C'est cet œil qui parle, enfin, celui ou celle auquel il appartient. Car il y a encore plus grands, encore plus empêchés de passer devant. Les grands derrières, tout le temps.
Ces portes sont des portes-tris, par elles tu passes pour déterminer ta vie. La naissance, selon que tu sois né puissant ou misérable, t'attribue une chance, ou pas, de passer par cette porte là. Puis ton travail personnel, affine le tri. Derrière la porte? Tu dois choisir à l'aveuglette, mais chacun suppose que plus elle est grande, plus l'est aussi le bonheur qu'on attend.
Alors chacun vise le plus haut, le meilleur diplôme, le meilleur salaire, le meilleur boulot, le meilleur amant, oui, aussi, et se hisse sur la pointe des pieds, monte sur des talons hauts, s'étire, s'allonge, s'élongue, pour la plus haute porte possible ouvrir.
Et derrière ?
Derrière ?
Un jardin !
Stupeur chez tous ceux qui s'attendaient à ENTRER quelque part, et de préférence dans la salle du trésor !
Un jardin, avec des arbres, de toutes tailles, des chênes immenses, et d'autres minuscules mais pourtant vieux. Et il en est ainsi de tous les végétaux, qui en plusieurs tailles se déclinent à profusion.
-Où donc est le trésor bougonne un grognon ? Sous quel arbre que je le déracine ?
Un poète, qui a dû passer par une porte un peu trop petite pour son imagination, l'arrête avant qu'il ne dévaste le jardin :
-Regarde, avant de tout casser, il y a sûrement un arbre à ta taille, sous lequel te poser, ou aux branches duquel grimper, si vraiment te titillent tes rêves de grandeurs. Ou même, pour entre leurs branches tendre un hamac, pourrais tu trouver deux arbres à aimer, et oui, aussi.
Chacun se calme alors et se promène dans cet immense jardin, pour trouver, sans chercher, l'arbre qui lui correspond. Certains, constatant que la forêt est immense, reviennent vers les portes qu'ils ouvrent pour les suivants.
Peur ridicule de certains :
-Mais... si tout le monde passe les porte, notre paradis sera surpeuplé, pollué, dévasté, comme le fut avant la Terre !
Le poète alors leur montre sa main ouverte, pleine de graines à semer et dirige son regard vers l'immensité, que le plus grand, monté au plus haut du plus grand arbre a révélée.
-Objection ! Ça va prendre du temps ! Et ils sont si nombreux à attendre, de l'autre coté, ça va être la ruée, avant que quoi que ce soit ait eu le temps de pousser !
Au poète s'ajoute un musicien, le rimeur choisi une graine, la pose sur une butte de terre, tandis que le compositeur improvise l'énergie d'une croissance accélérée de la plante.
Nouvel étonnement chez tous ceux qui, pour déclencher l'ouverture d'une haute porte, se sont enfermés dans des activités certes lucratives, mais sans valeur humaine ajoutée.
-Quoi ? Quel est ce monde où les artistes, les saltimbanques, sont plus utiles que les mercantilistes et les boursicoteurs de banques ?
-Si nous avions su ! Hein ! Nous aussi aurions pris ces petites portes, pour passer facilement dans ce pays où rien ne rapporte plus qu'une poignée de grains !
-Non ! Crie un autre, que sa cravate menace d'apoplexie, de notre côté serions restés ! Là où l'acharnement à posséder avait un intérêt !
-Les portes sont ouvertes, répondent poètes, musiciens, plasticiens, peintres, danseurs, amoureux, oui, aussi ; libre à vous de les passer dans l'autre sens !
-Mais alors, pourquoi conserver murs et portes, si c'est pour les laisser ouvertes ? Dit l'un que le passage n'avait pas obligé à sacrifier sa sagacité. Je suggère qu'on abatte la muraille, et que les deux mondes se mêlent, que l'art et l'imaginaire soit aussi une façon de créer de la richesse, car pour l'humain, le trésor, n'est pas fait que pièces d'or.
Ainsi fut fait, dans un lointain futur, dans un pays très loin chez nous.
Ainsi fut fait, et plus aucune serrure à toutes ces portes en nous.