La dernière feuille
Chaque printemps, depuis l'enfance, nous guettons, mon frère et moi, les bourgeons sur l'arbre que notre père a planté pour notre naissance. Un vainqueur par an: celui qui voit l'éclosion de la première feuille. Nos amis se moquent gentiment de ce rite enfantin perpétué, qui nécessite un pèlerinage quotidien au verger de nos parents, à l'autre bout du village. Interdiction de tricher, d'aller repérer à l'avance, les voisins, complices, veillent et arbitrent. L'enjeu: un droit antique sans grandes conséquences, le gagnant devient l'aîné de l'année.
La précipitation confuse qui a accompagné notre naissance gémellaire, ajoutée à notre très forte ressemblance, n' ont pas permis de retrouver qui de nous deux était né le premier, et nous jouons ainsi le titre chaque année au printemps, comme on tire le roi d'une galette. Cette année, c'est mon frère qui a hérité de la couronne. L'été s'est passé sans encombre, petits conflits familiaux anodins, petits privilèges mesquins: -Tu peux aller chercher le vin? -Pourquoi moi? -Je suis l'aîné, ne l'oublie pas!
Mais, peu avant l'automne, alors que plus personne ne s'intéressait à l'arbre, c'est moi qui l'ai vue: la dernière feuille. Née de l'étonnement d'un bourgeon tardif, son vert tendre paraissait anachronique. Pauvre feuille, ai-je pensé, tu n'auras pas connu le printemps de l'arbre! Mais la feuille, dans le murmure du vent tiède, m'a confié son intense bonheur d'être vie inespérée de cette sève automnale. Et avant de tomber, à l'heure où tombent toutes les feuilles, après sa trop courte vie, elle m'a appris qu'il n'y avait pas plus de fierté à être la première plutôt que la dernière. Puis elle a ajouté, que si pour l'arbre, chacune était singulière, ce n' était qu' ensemble qu'elles formaient la feuillaison.
Depuis, chaque printemps, je laisse mon frère gagner au jeu de l'aîné, et moi, je guette, en secret, la leçon de sagesse de la dernière feuille.
automne 2004
musique: Angelo Branduardi: le cerisier:
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J'étais vieux et sans forces pour la prendre avec moi Et tous les jardiniers comprendront avec moi Qu'à la dernière fleur on ne renonce pas J'étais vieux et sans forces, je l'ai prise avec moi Et tous les jardiniers comprendront avec moi Qu'on ne renonce pas quand l'hiver est déjà là Elle était la plus belle de la terre et des bois Et entre les cerises, mon cœur battait cent fois À la dernière des fleurs on ne résiste pas Mon cerisier fidèle se couvrit de rameaux Un jour, ma toute belle me réclama ses fruits "Il me faut quelques cerises car l'enfant viendra bientôt" Je la voyais sourire, plus belle que jamais Et je sentais dans mon être que la rage montait "Demande donc des cerises au père de ton bébé" Silencieuse et souriante, elle me tourna le dos Puis marcha vers les arbres comme on se jette à l'eau C'était ma dernière fleur et l'hiver venait déjà {x2:} C'est sa branche maîtresse que l'arbre agenouilla Ainsi le père avec tendresse, la mère contenta Ainsi le père avec tendresse, la mère contenta J'étais vieux et sans forces, pour la prendre avec moi Et tous les jardiniers comprendront avec moi Qu'à la dernière fleur on ne renonce pas |