Antoine se lève, accroche son chapeau au clou, pose sa cane contre le mur et rentre dans la maison. Il laisse la porte entre-ouverte, peut-être pour que le chaton, qui dort dans un sabot puisse rentrer.


Quand le vieux Victor passera, il pensera seulement: « Tiens, il est rentré tôt aujourd'hui Antoine, et il a oublié sa chaise dehors, s'il pleut elle va s'abimer ». puis il continuera son chemin, insouciant.


Antoine aussi est vieux. Si vieux qu'il n'a plus d'âge. Il ne sait même plus quelles guerres il a faites, lesquelles furent gagnées, lesquelles perdues et par qui. Ça dépend, tu comprends, en ce pays de frontières, de celles que tu défends, et de quel coté tu te sens. Paraît qu'il fut passeur, en de tristes temps. D'un coté ou de l'autre, on dit qu'il s'en moquait, son travail était de faire traverser, pas de juger. Certains disent aussi que pour cette raison ou d'autres, il aurait connu la prison, et qu'en serait sorti l'Antoine bougon et taciturne que nous connaissons aujourd'hui, replié entre sa ferme et ses moutons.


Les plus anciens encore, plus vieux que lui et Victor, qui bien sur n'y sont plus, nous disaient qu'avant il était joyeux. Il aimait rire et chanter, plaisanter et jouer. Il égayait les vendanges et animait les mariages. Cet Antoine là nous ne l'avions pas connu. Marie, sa femme, avait coutume de dire que les geôles du dictateur l'avaient libéré, mais qu'elles avaient gardé son âme d'enfant enfermée.


Bref, Antoine avait vécu. Une vie, ni mauvaise, ni bonne. Une vie faite de réactions aux événements, d'adaptation aux imprévus. D'amours aussi, on en tait souvent le pluriel. D'enfant, avec Marie il n'en avait pas eu, mais on raconte qu'il en aurait laissé en cadeau à d'autres femmes. En somme une vie banale, rythmée de saisons et de guerres, d'actes braves et de lâchetés, de grands événements et de petites misères.


Alors ce soir Antoine rentre finir sa pause dans sa maison. Il se cale dans un coin du grand lit, entre les traversins, les oreillers et l'édredon roulé en boule, il se blottit comme dans un nid.


C'est le vieux Victor, repassant devant la maison au matin, remarquant la chaise paillée toujours dehors et la porte encore entre-ouverte, qui donnera l'alerte.


Heureusement trop tard.


Il m' avait dit un jour, à moi qui ne répète jamais rien: « N'enfermez pas ce qui reste de mon âme d'enfant dans la cellule d'un hôpital, je veux qu'elle quitte mon corps librement. ».


JiM, le 12 octobre 2008,

pour Pili.

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