Lumières
Je suis là, témoin désincarné. L'image est encore floue pour mes yeux fatigués de tant d'obscurité, mais je la vois, elle, la seule qui ne soit pas de mon sang, l'aînée de mes enfants, au si doux prénom: Aimée. Dans une chambre sombre aux rideaux tirés, elle sort une à une les lettres du coffret où sa mère les avaient soigneusement pliées. En vidant la maison désormais désertée, elle l'a trouvé caché dans un coin du grenier, oublié de tous depuis tant d'années.
Elle n'a pas allumé l'ampoule du plafond, la seule source de lumière est la cheminée, à la clarté de laquelle elle lit un à un les courriers reçus par sa mère au long de sa vie. Nouvelles sans importances, mais repères temporels, rappels à sa mémoire de parents oubliés, et révélations de grands secrets, tout émerge mélangé, crypté par les écritures difficiles à déchiffrer des correspondants de sa mère. Des réponses, elle déduit l'événement annoncé, la confidence révélée. Parfois elle invente, se perd en mille hypothèses.
Le temps passe, la buche dans l'âtre est presque entière consumée. Aimée peine à lire. Je ne sais si les larmes qui brouillent ses yeux sont dues à l'émotion ou à la fumée. J'aimerais tant pouvoir le lui demander, et lui dire... Lui dire que l'écrit n'est pas toujours vérité, que parfois aussi il est subjectivité. Ne crois pas tout mon Aimée, ne prends pas tout écrit pour parole révélée, d'autant qu'il te manque la voix de ta mère: la moitié des courriers. Ta mère, que j'ai tant et pourtant si mal aimée, allant jusqu'à l'abandonner. Enfin, c'est comme ça que les autres ont interprété mon départ, notre vérité nous sommes seuls à la connaître, et ce que tu lis, ces réactions des uns et des autres, les jugements, les compassions, ne t'apprendront jamais la complexité de la réalité.
Aimée se raidit, un bruit dans la cour, le gravier qui crisse sous les roues d'une voiture. C'est vrai, elle a oublié qu'en découvrant le coffret, sa première réaction avait été de téléphoner à son frère, il arrivait! Son frère, le plus jeune de la fratrie, le discret, le rêveur. Lui qui m'avait le moins connu et ne gardait de moi aucun souvenir, mais le seul qui portait par mon nom, la mémoire des origines. Ce poète qui rêvait de silence et de désert, qui aimait la chaleur et la lumière, et portait mon pays au cœur, le seul aussi, à y être né. Aimée! ne brise pas le refuge qu'il s' est bâti, à force de mots, de silences et d'amours.
Elle entendit Paul monter l'escalier qui menait à la chambre, comme je l'entendais aussi, témoin impuissant et tremblant. Non, Aimée, les mots des autres, leur regards lourds de jugement ne sont pas les mots de notre histoire, m'efforçais-je de crier.
Paul poussa la porte et fut éblouit par la clarté de la pièce. Alors? Dit-il à Aimée, qu'y a t-il dans ce coffret? Rien, rien de lisible, et pour ce qu'on peut déchiffrer, rien de bien intéressant, la vie, banale, comme la notre, mais c'est émouvant... répondit Aimée.
Paul jeta un coup d'œil vers la cheminée trop claire pour être honnête, eut un sourire et un silence où je pus reconnaître chez mon fils ce regard d'amour sur la vie qui avait été le mien. J' eus peur, soudain, qu' une fois le dernier papier consumé, l'obscurité me renvoie à ma nuit éternelle. Mais non, mes enfants, je suis là, toujours présent dans la douce lumière de vos rêves et vos imaginations, je vis, je veille sur vous.
31 janvier 2009