La narratrice séjourne pour la première fois dans la maison de son oncle, quelques années après son décès et revit les regrets d'une relation non aboutie:


Il est troublant d'avoir déserté mon immeuble et de me retrouver ainsi, pour la première fois, dans la maison de l'absent, parmi ses toiles et ses livres. Beaucoup de choses ont changé, mais beaucoup de clins d'oeil subsistent, évoquent un instant lointain, la trame d'une relation qui s'est longtemps cherchée, qui aurait pu, peut-être, se trouver
maintenant dans les silences partagés.

Tu aurais peint des funambules, j'aurais mis en scène des bouffons jouant au bilboquet avec leurs ombres, comme j'ai essayé, hier, ridicule et incapable d'extrême, de marcher sur l'ombre du câble téléphonique qui relie ta maison au monde, ce câble que j'ai si peu, trop peu, utilisé lorsque je le pouvais encore.

Les mots, on en revient à ces mots qui se sont cherchés entre nous, que j'ai noyés dans le verbiage sans jamais oser les dire: mon affection, mon admiration, et ma déception de n'être pas comprise. Non! C'est faux! Ce n'était pas moi! Ce n'était pas l'actuelle moi, je n'étais qu'une sale gamine imbue d'elle même et persuadée d'être sur les bons rails, la bonne et seule voie possible.


Je voyais la vie comme une gare de triage. Influence des lieux où j'ai grandi? Il y avait la bonne voie, le moindre écart valait cinglants reproches, mises à l'écart, brimades répétées. J'ai admiré, envié ton courage, tout en me rassurant d'être moi sur le bon rail. Voilà que ton enseignement me rejoint, au bout de presque trois ans, dans ces lieux où tu as osé le pire des rejets, rompre avec ta famille pour vivre ton rêve.


Ici, je pense aussi à une amie qui m'a  appris, par ce que j'ai vu de sa vie, qu'il était possible, non répréhensible, de sauter du train, de changer de voie, de tâtonner, d'hésiter, de chercher.


  J'aime marcher au pas tremblant des funambules sur les chemins pentus et rocailleux. Je  regarde les trains, au creux de la vallée. Ils partiront sans moi. Ho, oui, ils iront loin, eux, et pas moi. Je  suis bien, là, dans ta maison, légitimée dans mon rythme, ma lenteur, mon inutilité, ma passivité. Je te vois, là, dans ce qui est devenu chambre, pièce que j'ai dû fuir cette nuit, ne pouvant y dormir. Je te vois, des heures, mélangeant et étalant les couleurs, donnant vie aux images de ton monde intérieur. Inutile.


  J'aurais besoin de toi, maintenant (donc je suis égoïste), j'aurais besoin que tu me dises comment tu vivais l'inutilité du travail artistique, et comment tu as fini par te résoudre à exposer et à vendre (car je sais que ce fut un combat). Je me sens orpheline d'une invisible filiation. Il est faux de dire que tu n'as pas d'enfants, toi qui fus pour moi figure masculine (paternelle?)  dénuée de cette peur que m'inspiraient tous les hommes: les hommes et leur force, leur voix, leur sexe.


  Tu me manques, je pleure, là, assise près de toi. J'entends le bruit de la brosse sur la toile et je me tais. Je ne te saoule pas de ces mots bêtes et insignifiants dont j'avais l'habitude de t'inonder pour me cacher. Je  reste là, en silence, et sur ces feuilles j'écris les mots de tes images.


  Là, nous nous serions rejoints, sur nos îles muettes, de couleurs et de mots tracés, nous nous serions enfin compris.

 

 

extrait de vagues d'oxalis, aout 2005

 

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