J 'ai passé dix ans, dans un jardin de pierres, sur le banc, à l'abri de la maison japonaise sans cloison. Un soir, j'ai payé le gardien pour qu'il me laisse ne pas sortir, et je t'ai attendu. La nuit ne voulait pas tomber. Pourtant, je l'attendais elle aussi , pour rêver, pour me souvenir. Toi, mon éveilleur de mémoire, tu avais d'abord réveillé les souvenirs les plus durs, par contraste avec ta douceur, puis , petit à petit, à mesure que la clarté diminuait, que la nuit devenait bleue, que la lune, se levant, se reflétait dans le lac, tout doucement, tu les as adouci. Tu as embelli même mon passé.
Tu avais un peu de retard. Un problème avec le gardien? J'avais essayé de l'attendrir, de lui raconter que c'était notre nuit de noce, qu'on rêvait d'un voyage au japon mais qu'on n'en avait pas les moyens, qu'on voulait juste rêver une nuit dans le pavillon de thé...
Rêver de voyages, d' évasion. Oublier le verre-acier de Compans-Caffarelli. Oublier que le site était construit à l'emplacement d'une ancienne caserne,
comme en témoignait la « place d'armes » toute proche, récemment rebaptisée « place de l'Europe ».
Caserne... Europe... tous les mots résonnaient. Tous étaient inscrits dans nos vies, nos quotidiens. Je t'attendais pour les chasser, pour éveiller d'autres mémoires, d'autres lectures du passé,
pour écrire l'avenir, au jour le jour, dans le présent de la rencontre, pour leur substituer d'autres mots, des mots chauds, des mots doux, des mots émotions.
La nuit refusait toujours de tomber. Peut être t'attendait-elle, elle aussi. Le ciel semblait figé, les nuages, immobiles, restaient rose-couchant, comme si le soleil avait stoppé sa course.
Sans coeur et vénal, le gardien de la morale avait préféré de l'argent à mon histoire, on ne le payait pas de mots m'a t'il dit, qu'est ce que cela signifiait? Mes mots n'étaient pas à vendre! Je lui offrais une histoire, mi-réelle, mi-rêvée, comme toutes les histoires, il préférait un billet pour s'acheter à boire et y trouver ses rêves. Libre à lui.
Enfin, tu es arrivé, en même temps que la nuit. Le vent de tes voyages était resté accroché à tes cheveux, tu étais là, tout en étant , en même temps, partout ailleurs. Voyageur. Arrivé par le portail nord, tu as jeté un coup d'oeil au Bouddha, un dieu, peut être un peu moins antipathique que les autres? Je rêvais depuis quelques temps d'une autre lecture de la spiritualité, d'une interprétation humaine, respectueuse des sentiments sincères, qui mettrait même l'émotion au coeur de la morale, qui reconnaîtrait enfin à l'amour le droit de vivre, de s'exprimer, en liberté. En liberté, mais dans le respect de tous, des autres liens, des autres amours, des autres sentiments, présents ou passés. Sans rupture, sans heurts, ni conflits dévastateurs. Je rêvais, tu vois jusqu' où vont mes rêves!
Nous nous sommes retrouvés, instant chaleur, douceur, réapprivoisement. Regards. Ta douceur m'a lavée de ma honte. Nos gestes ont la sincérité et le respect pour absolution, « l'amour excuse tout »!
Puis tu m'as raconté tes déboires avec le gardien. Monde marchand où tout s'achète, il avait exigé le double pour te laisser entrer. Pourvu que ses rêves alcoolisées l'empêchent de se raviser et de nous envoyer la police municipale dans une heure! Nous avons ri ensemble de la duplicité des biens-pensants, des garants de toutes les morales. Nous avons fait le tour du jardin japonais. Sur les chemins, entre les arbres miniatures, sur le pont de bois rouge, non, il n'y a pas de saule dans ce type de jardin. Des lanternes de fer, éteintes, dommage, ou peut être pas, la clarté de la lune suffisait, jalonnaient les sentiers. Nous avons respecté les lois, n'avons pas piétiné le gazon, ni le lac de cailloux, nous n'avons pas cherché à tuer les tortues et les poissons à coups de ricochets ( sois logique, gardien, si ça ricoche, ça ne tue personne), nous n'avons cueilli aucune fleur, taggué aucun mur, tu ne trouveras nulle trace de notre passage demain, lors de ta tournée d'inspection.
Les seules traces, les rêves, le vent des pays lointains, les mots, les histoires, nos gestes purs, te sont pour toujours invisibles, à toi et à tous les moralisateurs.
Mais oublions ce gardien, laissons le cuver dans sa cabane à l'entrée du parc, près du manège, là où les enfants égarés cherchent refuge, là où les mères affolées débarquent, à la recherche de leur petit, ou d'un seau, d'un écharpe, d'un doudou perdu. Joli spectacle, joli exemple que vos beuveries.
Revenons à toi, voyageur du temps. Tu m'as dit « je dois dormir, tu sais ». Oui, moi aussi, sinon le rêve se changera en cauchemar, la honte, la peur, la vase, se frayeront un chemin et me rejoindront. Alors, petite transgression, nous avons choisi de nous installer sous la dune d'herbe, là où le terrain forme un creux, presque un nid, en plein air, pour pouvoir voir les étoiles. « Qu'as tu dans ton sac », m'as tu demandé. Non, je ne vais pas aux champignons, j'ai juste une couverture, et toi, dans le tien?. « Moi? J'ai une cape, un plaid, comme tu veux, pour nous protéger de l'herbe humide, et des bestioles de la prairie ».
Serrés l'un contre l'autre, nous avons alors levé les yeux vers le ciel: sous la lune , demie-pleine, deux étoiles scintillaient; « ciel rare ce soir », avait dit le journaliste.
La nuit était bleue. Le reste nous appartient.
8 mai 2004
(photo: Toulouse; compans-caffarelli, jardin japonais, le pont de bois rouge)