le preneur de son

«
Jamais là quand on a besoin de lui celui-là!
C'est pas vrai, toute l'équipe est prête, tout le monde s'est déplacé, on n'attend plus que lui! A chaque fois ça fini comme ça, on est obligé de commencer le boulot sans le son! »

Cette fois-ci la réalisatrice était sur le point de craquer, encore un nouveau problème alors qu' elle venait à peine de résoudre ceux de l'éclairage. Pour chaque scène elle savait qu'elle avait le choix d'écrire une version douce et belle, ou une vision dure et mesquine du même événement. Pour cette dernière séquence elle avait hésité , soit le personnage principal menait sa partenaire en bateau, la berçait d'illusion, se servait d'elle quand il voulait et l'ignorait le reste du temps, soit il était sincère, portait réellement ces rêves - qui pour des raisons qui lui étaient propres et qu'il n'avait pas à communiquer étaient inaccessibles- et souffrait, tout autant qu'elle, de l'absence et du temps. Elle avait choisi une version chaleureuse et aimante, écrit les dialogues en conséquence, donné ses instructions à l'éclairagiste, qui les avait enfin comprises, mais voilà que ce foutu preneur de son n'était pas là maintenant! Le salaud! l'actrice avait beau crier ses répliques à la lune presque pleine au travers du hublot, tout serait à refaire, la scène devenait incompréhensible! Elle était en rage la réalisatrice, elle se mit à hurler, à menacer le technicien de mesures disciplinaires,

« vous serez payé quand vous serez là pour faire votre travail, je n'accepterai plus votre bande-son avec 24h de retard! Vous rendez vous compte que vous doublez le travail de vos collègues? »

Il était contrit le preneur de son,
« vous comprenez, le direct, ça m'intimide, j'ai peur de faire des bêtises, en postsynchronisation on peut réenregistrer jusqu'à ce que ce soit parfait... »

« Justement!! Hurla t' elle!! On vous demande pas d'être PARFAIT, on vous demande juste d'être là, présent, le cinéma muet, ça fait longtemps que c'est dépassé vous savez! Vous avez même le droit de faire des bêtises, mais les acteurs ont besoin de vous, en direct!! »

 Il n'y a pas de chute, cette histoire ne tombe pas, elle aurait peur de se faire mal, de se fouler une cheville dans l'escalier, c'est une histoire schizophrène, qui essaye de recoller l' image et le son, en vain, car elle sait que si la scène n'avait pas été muette, plein de choses auraient été différentes. Seule la lune, complice gardienne des répliques, connaît les cris muets de cette histoire, jusqu'à ce que le preneur de son remette sa copie et ses secrets...

2004
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Tag(s) : #du sucre plein les poches