Première voix:
Je ne sais pas ce que serait ma vie sans ma collection de papillons, moi qui suis ancré au sol par mes racines, c'est par eux, virevoltants autour de moi, que
j'apprends que la terre dépasse l'horizon de mon champ. Ils m'apportent les nouvelles du pays et même d'au delà des frontières, là bas, derrière la barrière en barbelée. Ils me disent la forêt
aux sombres géants que j'aperçois au milieu de mon ciel à l'est. Moi je suis là, je ne peux pas bouger. Eux viennent, quand ça leur chante, me font la grâce d'une visite, d'une petite
conversation, d'une chanson même parfois. De leurs ailes, ils frôlent mes pétales, oh, c'est amical seulement, n'allez pas croire! Certains me racontent des fables, pour me faire espérer: ils
prétendent qu'eux aussi, avant, étaient rivés à la terre, et que par la magie d'un bon sort, ils prirent leur envol. Mais je n'en crois rien. La seule chose que je redoute, c'est la main des
humains, quand ils nous coupent pour nous emmener au loin. Que deviendrais-je, loin de mes papillons? Je suis sûre de dépérir, comme une ampoule qui grille, disparaître complètement, sans laisser
de trace, n’être jamais né. Tout un tas de légendes circulent sur ceux que les humains ont cueillis, certains parlent d'enfer, d'enfermement en vase clos, d'autres affirment que c'est notre seule
chance à nous de voir du pays et d'aller plus loin même qu'aucun papillon n'est jamais allé. Il paraitrait même, selon certaines sources, que là où l'on nous mène on est à l'abri du vent et du
déluge, alors que d'autres soutiennent qu'on y est privé de soleil. Toutes ces questions m'angoissent, j'aimerais mieux savoir, pour avoir moins peur, ou pour profiter au mieux du confort de mon
champ. Mais aucun papillon n'a de réponse sûre à mes questions. C'est une angoisse sourde, mais lorsque je me laisse étourdir par tout ce qui vole autour de moi, papillons, mais aussi abeilles,
coccinelles et bourdons, j'arrive à l'oublier et à aimer l'instant. Du reste je ne peux pas dire que je sois spécialement malheureux : grâce à Dieu j’ai toujours été en bonne santé.
Mémoires d'un coquelicot, recueillies par Martha.
Enfant, Martha avait le droit de cueillir toutes les fleurs des champs, sauf les coquelicot, c'est trop fragile lui disait sa mère, ils seront morts avant notre
retour à la maison.
Deuxième voix:
Je ne sais pas ce que serait ma vie sans ma collection de papillons. Je ferme les yeux, je crée ma nuit, et aussitôt ils volent dans ma tête, petits points
lumineux. Depuis que j'abrite l'âme de Martha, c'est comme ça, dans la nuit de mon esprit se sont mis à briller des milliers de papillons. Ils me tiennent compagnie. Je me demande d'où leur vient
cette lumière puisque j'ai les yeux fermés? La génèrent-ils eux mêmes, ou reflètent-ils une autre source? Est-ce moi qui les attire, ou Martha qui me les envoie? Quel est mon rôle dans toute
cette histoire? J'ai toujours rêvé de briller, mais chaque fois que j'ai tenté de me mettre en lumière, j'ai raté, ou tout fait pour me saborder, au point de souhaiter, comme une ampoule qui
grille, disparaître complètement, sans laisser de trace, n’être jamais née. Mais si l'ampoule grille, que deviendront mes papillons? Ne risquent-ils pas, attirés par ce soudain excès de
luminosité de venir s'y brûler les ailes? Alors je reste en veilleuse, pas trop sombre, pour qu'ils viennent me voir, mais pas trop claire, pour qu'ils ne meurent pas à mon contact. Martha m'a
fait ce beau cadeau en partant, de me léguer sa collection de papillons dans les yeux. Oh je ne parle de tout cela à personne, encore moins à mon psy, bien trop peur qu'il me conseille un petit
séjour thérapeutique, je préfère jouer en secret les arbres à papillons, en fermant les yeux. À mon tour je suis devenue bizarre, comme Martha l'était avant de disparaître, une sorcière, ou une
fée, selon l'humeur du moment. C'est étrange, il me faut m'habituer à cette nouvelle vie. Du reste je ne peux pas dire que je sois spécialement malheureuse : grâce à Dieu j’ai toujours été en
bonne santé.
Yousra; 21 avril 2012
Troisième voix:
Je ne sais pas ce que serait ma vie sans ma collection de papillons. Mon grand-père était entomologiste, c'est la seule chose qu'il m'a léguée. Peut-être en
souvenir de nos promenades complices, lorsque j'étais tout jeune, dans les forêts ardennaises. Au fil de nos balades nous confectionnions des herbiers, des vivarium à grenouilles rainettes et
nous ramassions des insectes. J'aimais le rituel: ouvrir la petit boite ayant contenue une pellicule photo, y mettre un coton imprégné d'éther et une fois la bestiole attrapée, l'y plonger pour
l'endormir pour l'éternité. J'aimais beaucoup moins, au retour, quand mon grand-père les épinglait sur le polystyrène pour les exposer. Cette action là, de les piquer alors qu'ils étaient morts,
me semblait plus cruelle que celle qui avait consisté à les tuer. Paradoxe qui n'apparait que maintenant, à mes yeux d'adulte raisonnant. Au décès de mon grand-père, j'ai donc récupéré toutes ces
boites blanches constellées de papillons.
-Ah, parce que c'était vrai??!! ne manquent pas de s'exclamer les femmes que j'invite à boire un verre. -Franchement, le coup de la collection de papillons, je
croyais que c'était juste pour me faire venir chez vous, comme une version soft de la collection d'estampes japonaises!
Lorsque je les sens déçues, on boit le verre promis et au revoir, ce qui achève de les décontenancer. Quoi? Un homme qui offre à boire sans arrière pensée? J'aime
quand leurs a-priori et leurs certitudes s'écroulent, ça fait un grand fracas de verre brisé sur le plancher.
Aujourd'hui mon invitée semble réellement intéressée, elle regarde les papillons, leurs noms, et me dit qu'elle même possède dans des boites similaires des
bousiers, des scarabées, des lucanes cerf volant... don de son oncle, mais que personnellement elle préfère maintenant photographier les petites bêtes, en macro, et les laisser filer.
On s'apprête à boire le verre promis, de sa part aucune ambiguïté. Est-elle à ce point ingénue? Naïve? Timide? Devant tant de candeur, ce sont mes à priori à moi
qui se fracassent contre les murs; une femme qui monte boire un verre sans arrière pensée, et qui en plus n'a pas l'air d'avoir peur? Ça existe? On était en grande conversation sur les mérites du
reflex numérique pour la photographie naturaliste quand, clac, le compteur a disjoncté. C'est ma faute, j'avais oublié dans mon trouble que lorsque j'allume la bouilloire (oui, mon invitée avait
préféré du thé vert au verre de bière proposé), il me faut penser à éteindre le chauffage que j'avais poussé à fond dans l'éventualité de... d'avoir à être moins habillé.
Nous voilà donc tous les deux, assis, cote à cote sur mon minuscule canapé, dans le noir. Avec n'importe qu'elle autre déçue par ma collection de papillon, j'en
aurais évidemment immédiatement profité, mais avec elle... j'ai eu honte, une intense honte m'a submergée, si elle allait croire que c'était prémédité? Je ne savais plus quoi faire, où me mettre,
comme cette ampoule qui grille, disparaître complètement, sans laisser de trace, n’être jamais né. Qu'allait elle faire? Me gifler? S'en aller? Non, elle a sorti un briquet de sa poche et à sa
lueur a repéré une bougie cadeau de ma mère, anti tabac, ou citronnelle, je ne sais plus, qui traînait dans le bazar de la table basse.
Vous avez raison, c'est plus romantique comme ça, et puisqu'on ne peut plus faire d'eau chaude, puis-je partager votre bière? Dit-elle en attrapant ma
canette.
J'ai rien dit, mais j'ai compris qu'elle était hors catégorie, inclassable dans mes à priori. Du coup, je n'ai pas été surpris lorsqu'en partant elle m'a dit:
samedi, je fais une balade-photo, ça vous dit? Pour le retour, je mettrai de la bière au frigo, apportez donc une chandelle.
D'un seul coup, j'ai retrouvé confiance en la vie, envie de croire que je pouvais encore être surpris, vivre des belles choses. Du reste je ne peux pas dire que je
sois spécialement malheureux : grâce à Dieu j’ai toujours été en bonne santé. Mais là c'était différent, ce n'était pas l'absence de malheur, c'était vraiment le bonheur qui cognait à mon cœur.
Ah au fait, elle s'appelle yousra.
Amray, 21 avril 2012
Ces trois textes devaient contenir
Trois phrases extraites des chroniques d’Antonio Lobo Antunes :
1/ Je ne sais pas ce que serait ma vie sans ma collection de papillons.
2/ Comme une ampoule qui grille, disparaître complètement, sans laisser de trace, n’être jamais né.
3/ Du reste je ne peux pas dire que je sois spécialement malheureux : grâce à Dieu j’ai toujours été en bonne santé.
(exercice de l'atelier d'écriture).