La reine endormie.

 

La Reine dort. Recroquevillée dans sa chrysalide, les ailes gluantes collées le long du corps, paralysée, incapable de bouger, elle ne peut que penser. Elle n'attend pas le Prince Charmant, non. Elle se prépare à vivre. Dans ses rêves, elle peaufine ses projets, elle affute ses désirs, elle cisèle ses desseins. Tétanisée dans son cocon, elle imagine les volutes et les virevoltes qu'elle dansera dans le ciel, quand elle sera libre. Précisément, sur l'écran de ses pensées, elle décrit le trajet qu'elle parcourra, quand le temps sera venu. Quand le temps sera venu, sans effort se brisera sa coquille, se déploieront ses ailes, et elle, elle volera, droit vers l'arbre à papillons dont elle sera la Reine.

Les papillons la reconnaîtront de suite comme légitime, sa place sera vacante, depuis longtemps on l'espérait. La Reine pourra enfin rayonner et dispenser à tous l'amour qu'elle a reçu lorsqu'elle n'était que chenille et concentré en elle durant sa réclusion. La Reine pourra être aimante, douce, conciliante, TOUT EN ETANT RESPECTEE, ses désirs entendus, ses besoins obéis. La Reine sera libre. Libre d'aimer, d'oser, de parler, de bouger, de danser, et sera aimée de tous.

 

"Ké tu fé ma rééééééééééééne?!" La gamine joue dans le jardin. Avec tout, bouts de batons, cailloux, avec rien, orvets, vers de terre et chenilles pour compagnons. La vieille voisine l'apostrophe dans un mélange de patois ardennais et de français, le é sonore et trainant de "reine" la sort de sa rêverie. La vieille approche, ongles longs et noirs, et tablier douteux. La sorcière d'Ansel et Gretel va t-elle jeter la gamine au feu? Non, ce sont les chenilles qui l'intéressent... pour les poules. La gamine en sauve une, cachée dans sa main, la porte à son grand-père "Papi, papi, on lui fait un vivarium pour qu'elle devienne papillon?" La rescapée est installée dans son nouvel habitat, à coté de celui des grenouilles rainettes, dans le garage. "Tu sais, prévient le grand-père, c'est délicat, très peu de chenilles se métamorphosent en captivité, n'espère pas trop." Mais tous les jours la gamine passe des heures à rêver devant le vivarium dans le garage glacé. Et dans son regard d'enfant, la disgracieuse chenille vole déjà majestueusement vers son royaume, l'arbre à papillons du jardin.

 

Claire, 28 avril 2012; merci à Alain.

 

 

 

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