Aussi longtemps que... 

 

Petite pousse fragile, abritée au sein d'une haie farouchement préservée, je n'ai qu'une saison, et pourtant. Pourtant je suis douée d'audition et de raison. Jamais je n'aurai la parole, comme ces promeneurs qui me frôlent de leurs chaussures boueuses, mais me croirez vous, je les entends et je les comprends.

Ceux là sont sympathiques, ils parlent en ma faveur, oh!, mais aïe! Les voilà qui arrachent  l'une de mes soeur! Pas d'importance, chez nous , ce n'est pas l'individu qui compte, c'est l'espèce, et nous sommes si nombreuses. Alors , pourquoi en moi, cette violente volonté de croître?

 

Un peu moins fragile, j'ai un peu grandi, mais quel est cet obstacle minéral et artificiel sur ma gauche? J'ai entendu les Humains en parler pour justifier la décapitation de mes aînés, ils appellent ça « poteau électrique ». Ça me gène, je ne peux me déployer que sur ma droite. Pourtant le vent me souffle des idées qui me donnent l'envie d'aller voir de cet autre côté.

 

J'ai encore grandi, grossi. J'ai échappé à mille périls. Plusieurs fois j'ai été sur le point de périr: goudronnée lors de l 'élargissement de la route, brûlée lors du remembrement... sans l'intervention d'une âme entière et révoltée, je ne serai plus là.

Un jour, mes racines furent assoiffées. Je ne recevais plus l'eau millénaire chargée d'histoire que m'offrait jadis les nuages et que la prairie conservait pour moi. Pour ne pas me laisser mourir desséchée, une mission humanitaire m'offrit une eau entuyautée, pouah!  Les humains boivent ils cela? Ou nous traitent-ils comme une sous-espèce ne méritant pas mieux?

 

Jusqu'à maintenant, seules mes branches se heurtaient au poteau électrique. Mais maintenant que ma tête atteint le sommet de la haie qui me servit de berceau, mon tronc se trouve gêné à son tour. J'ai bien essayé d'embrasser l'intrus, pour l'assimiler, mais les Humains sont venus couper mes branches gauchistes. Pourtant, le vent fou de l'utopie continue à me souffler ses encouragements.

 

J'entre dans l'âge adulte, et pour ma majorité, les Hommes m'ont fait un cadeau. Ils ont enlevé le poteau qui m'empêchait de m'épanouir. Le vent triomphant souffle sa victoire dans les pales des éoliennes voisines. Je peux enfin déployer mes branches sans entrave, selon ma sensibilité. Même ma tête n'est plus menacée par la ligne électrique.

 

J'ai cent ans, la force de l'âge. Les Humains ont fait des progrès, mais certains sont restés intéressés par l'argent. Ils ont voulu me vendre, pour faire des planches, des meubles. Moi, la seule survivante de cette haie-pouponnière surpeuplée! A nouveau, je ne dois ma survie qu'à la vigilance militante d'une amie sincère.

Je sais maintenant de qui venaient ces paroles encourageantes que m'envoyait le vent. Que ce messager fidèle lui porte en retour mes pensées, mes voeux de paix et de courage, pour toutes ses luttes à venir.

Aussi longtemps que ...

  

...Solange der Wind in meinen Zweigen blasen wird.

 

22 décembre 2003


 

Merci à Anne Marie pour la correction de la traduction!!

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