Une nouvelle fois, Martha était étendue dans la chapelle inachevée, seule et vulnérable face aux âmes du temps. Elle était venue leur porter une offrande: un
rêve.
Il était venu un soir chez elle, son amour, son amant. Et au moment où elle pensait qu'il allait annoncer son départ imminent, il lui avait demandé s'il pouvait rester se reposer, une nuit, quelques jours. Il se disait fatigué de la vie qu'il menait, faite d'obligations, de devoirs, et lui laissant très peu d'instants pour profiter du bonheur de vivre. Martha était depuis toujours son île, son oasis, qu'aucun de ses soucis n'atteignaient, mais là il avait besoin de passer quelques jours, près d'elle, à l'abri.
Elle ne posa aucune question, ni sur les raisons, ni sur le temps qu'il pensait passer avec elle, elle dit juste oui. Oui au bonheur de se réveiller près d'Amray, de passer des jours doux sans la rupture intempestive des départs.
Quelques jours après, elle reçu une lettre de Yousra, qui disait seulement: "Amray est parti depuis quelques jours en me laissant un mot disant qu'il avait besoin de repos, si tu le croises par hasard, remets lui s'il te plait la lettre jointe, et... prends bien soin de lui."
Martha hésita, la lettre jointe était elle une supplique qui mettrait fin à leurs quelques jours de bonheur? Elle finit par demander à Amray lui même s'il souhaitait lire cette lettre. Il la prit, mais ne la lut que plusieurs jours plus tard. Yousra lui affirmait son entier respect de sa liberté et son acceptation de ses choix, quels qu'ils soient.
Martha pourrait désormais passer quelques jours, librement, sans l'angoisse d'être surpris, ni culpabilité de trahir Yousra, avec Amray lorsqu'il le désirerait.
Ce n'était qu'un rêve, mais contrairement à ceux qui avaient précédemment englouti la raison de Martha, il avait l'avantage de ne faire de mal à personne celui-là, le monde pourrait enfin trouver un équilibre.
Elle resta un temps infini sous le ciel de la chapelle, les âmes du temps bruissaient à ses oreilles et semblaient lui souffler leur accord, leur soutien.
Elle repartit vers la vie avec la conviction que son rêve n'était pour une fois pas un chemin impossible pour leurs pas, mais une fois encore, son avènement ne dépendait pas d'elle, il lui fallait attendre, encore attendre, patiemment et sans se plaindre, de peur de rompre le pacte qu'elle avait scellé avec le maître du temps. Patiemment supporter les fatigues millénaires qui l'accablaient, cette énergie, cette vie, ce temps, que le maitre offrait en échange à Amray, contre l'endurance silencieuse de Martha. De son rêve, il ferait ce qu'il voudrait: il en tracerait pour eux un chemin, ou le prendrait en offrande, en remerciement de la part de Martha, pour le bonheur qu'il leur avait permis de construire en mêlant leurs pas. Martha ne savait pas ce qu'il adviendrait de son rêve. En voyant au travers de la pierre, le ciel du couchant se découper, elle pensa qu'après tout, c'était très bien comme ça, parce qu' elle avait horreur, mais vraiment horreur de se sentir prisonnière de chemins tout tracés.
photo: chateau de Montespan