L'ambiguïté n'est rien d'autre qu'un espace de créativité. Petit flou qui subsiste malgré la mise au point, l'œil humain refuse de voir net aussi bien devant le bout de son nez qu'au loin et permet aux pensées en recréant le décor, d'inventer.
L'artiste joue avec l'ambiguïté, comme avec les mots, les polysémies, pour créer l'espace de rêve qui ravira le spectateur et lui permettra d'être atteint par une émotion que parfois il ne comprend pas.
Mais l'artiste joue aussi avec lui même, en scène il y est lui aussi, avec son corps, sa voix, indissociables de son art, de l'œuvre créée. Il faut montrer, se montrer, publier, diffuser, exhiber, pour que l'œuvre existe. Il faut ce tempérament un minimum exhibitionniste pour aller au bout de l'acte créatif dont le but ultime est de communiquer une idée ou une émotion.
Alors quelle place pour l'expression des timides, des inhibés? Pour ceux pour lesquels l'expression artistique est avant tout un refuge, une fuite, un camouflage? Leur œuvre se retourne alors contre eux, les abrite mais les cache, isole leur vrai moi de leur entourage. Personne autour d'eux ne sait qui ils sont. Personne n'entend leurs cris, ne voit leur dépression. Et peu à peu, ils ont l'impression que ce n'est plus eux qui sont présents sur la scène de la vie, mais un autre, et eux, ne sont rien.
L'auteur timide espère se cacher derrière sa pile de classeurs plein de textes, il pense que l'on ne verra qu'eux, qu'on le comprendra par eux, mais ce qu'il n'a pas remarqué, c'est qu'il s'est trompé, sur la scène de la vie, tout est inversé, lui devant sa pile de livres, les masque aux yeux des autres qui ne voient que lui, sa gaucherie, sa maladresse, ses bafouillements de détresse, quand il n'ose même pas dire: "tout est là, je suis là, dans ces mots posés où tout est limpide, mon univers cohérent, mes secrets révélés, mes passions assumées, là, où rien n'est flou ni ambigu, où tout est poésie et liberté."
Mais chacun s'acharne à railler le pauvre polichinelle balbutiant son rôle incertain sur la scène de la vie.
Un timide est condamné à l'excellence ou au silence. L'extraverti "médiocre" saura toujours enrober sa prestation d'un emballage marketing, saura "se vendre" et son art avec. Tandis que le timide bafouillant n'a que son travail brut, sans encadrement brillant, à offrir aux regards qui bien vite se détournent pour plus clinquant, plus bruyant.
C'est dommage pour les discrets, mais les tiroirs ne savent pas applaudir,
le seul claquement qu'ils font, c'est lorsqu'ils se referment sur l'oubli.
Alors l'ambiguïté, au quotidien d'un timide, c'est la faille discrète au flanc de l'infranchissable falaise, c'est la respiration au souffle court du coureur de marathon, c'est l'espace de liberté, où il laisse entrevoir sa réalité.
5/12/2010
tableau: Yves Picardeau.