Ceux qui habitaient là depuis des générations savaient s'en accommoder peut-être. Moi pas. J'avais pourtant été choisie, bien que dépourvue d'expérience en la matière, pour veiller le sommeil du volcan. Sans cesse, en toile de fond de mes pensées, cette interrogation: explosera? N'explosera pas? Au moindre grognement, au plus petit tressaillement, l'envie de courir aux abris, les sens en alerte, et puis rien, rien n'arrivait. Aux fumerolles suivantes, croyez-vous que mon cerveau aurait appris sa leçon? Et bien non, c'était à chaque fois le même stress, la même panique. Une chance sur un million, et mon esprit restait fixé sur celle là, ignorant complètement les 999 999 autres anodines émanations. J'étais du matin au soir, pétrifiée dans une posture de Pompéienne de l'ère post-éruptive.
Et j'oubliais une chose, la plus importante! Celle qui justifiait le calme paradoxal des sages populations qui vivaient dans l'ombre du volcan: il pouvait AUSSI exploser sans prévenir, sans faire de bruit, sans tremblement prémonitoire, et raser le village avant que nous ayons eu le temps de fuir.
Et nous n'y pouvions rien.
Parfois quelques chutes de pierres, ou même des coulées de lave, m'obligeaient à mettre en œuvre des mesures de protection de la population. Alors je surveillais, j'interdisais les secteurs dangereux, je prévoyais des abris le long des routes, et inlassablement, sans jamais laisser paraître ma peur, je répétais les consignes de sécurité. C'était le maximum de ce que je pouvais faire, et encore, cela ne serait d'aucune utilité en cas de réveil impromptu de l'activité volcanique.
Vivre avec. Il me fallait apprendre. C'était ça ou partir. Et partir aurait été faillir.
Apprendre, essayer de comprendre, puis... au fil du temps, la peur dépassée, savoir aimer. Comme ceux qui étaient nés à son pied, aimer ses surprenantes fumées, ses pierres aux vertus millénaires, et ses sursauts qui nous rappellent la force de la Terre. L'aimer comme ça cette turbulente montagne. Même si celles que j'avais eues jusque là comme paysage avaient été plus sages, celle-ci, aussi imprévisible qu'elle soit, j'allais aussi pouvoir l'aimer.
Pour le bouillonnement de son expression, l'impétuosité de son imagination, la vivacité de son intelligence et la chaleur de son avide amitié. Pour la pertinence de ses exaltations, la sincérité de ses révoltes, pour sa sensibilité à ce que nous ne savions plus voir, oui, j'allais pouvoir aimer vivre près de cet enfant.
Pour Téo, l'enfant-volcan.
13 janvier 2010