En l'absence du soleil.


Le soleil était parti. Nous n'en avions vu qu'un petit bout par la demi-fenêtre qui donnait sur le champ, devant. Le silence bruissait à nos oreilles des grondements de vent qui inquiétèrent notre mémoire décennale. Comme un avertissement, le siècle peinait à passer le cap de la dizaine. Dans la pièce d'à coté, se reposait l'une de nous, mère miraculée. Aux douze coups fatidiques, nous n'eûmes qu'un seul vœu, unanime: que l'année naissante fût moins douloureuse que celle qui finissait. Dans l'euphorie de nos raisonnables et païennes libations, nous avions tous voulu y croire.


Au matin le fleuve était brouillard. Pour ne pas grelotter il fallait soit s'agiter, soit se réfugier devant la cheminée ou sous des couvertures. Alors on s'agitait le temps de faire le minimum vital de travail nécessaire à la vie du groupe, puis on allait se réchauffer. Et oui, dans la plupart des imaginaires, la belle grande maison communautaire aux volets bleus est baignée de soleil, et le pas de sa porte est encombré de marguerites géantes qui ploient sous le poids de leurs pétales dorés. Mais qui pense au quotidien de ceux qui vivent là, quand s'en vont les touristes et l'été, et qu'il ne reste plus assez pour payer le chauffage central dans la belle grande maison? Qui dira l'humeur de ces communautés lorsque la chaleur humaine et l'idéal ne suffisent plus contre le froid et le gris?


Enroulé dans un plaid, en boule près du feu, il regardait les flammes danser. Des buches mal sèches sortaient de petites bulles d'humidité, même le feu avait froid. Ni l'amitié, ni les paroles raisonnables ne parvenaient à réchauffer son cœur. La douleur avait réussi à l'isoler au sein même de la petite communauté qu'il avait lui même souhaitée et créée. Petit à petit nous avions bâti des règles de vie saines qui garantissaient le respect de la liberté de chacun. Nous avions instauré des lieux inviolables, des moments sacrés, où chacun pouvait rester ou devenir soi pour que la vie de groupe ne devienne pas pesante et qu'aucune prise de pouvoir n'en menace la survie. Mais son père était mort dans la nuit et nous étions pour la première fois confrontés au décès du proche de l'un de nous.


Il était parti au lieu consacré à la solitude, laissant tous les autres impuissants à l'aider. À moins de transgresser? Nous sommes entrés dans sa retraite, tous ensemble et en silence. Sans un mot nous l'avons entouré, l'en avons tiré et l'avons ramené vers le foyer. Respectant sa douleur nous n'avons pas essayé de le consoler de mots, ni de lui changer les idées.


C'est alors que tous ensemble nous avons découvert l'immense pouvoir du silence à se peupler de ceux qui nous manquent.


C'était un froid matin brumeux du tout début de janvier.



à Marc

à Marie Paule


2 janvier 2010.




musique: "marche en sol " Tri Yann

en espérant en faire une marche vers le soleil.

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Tag(s) : #du sucre plein les poches