Chaperon rouge s'en vint, seule par les champs. Marchant sans appétit, elle allait grignotant, une fraise par-ci, une noisette par-là. Vite rassasiée,
manger quelle perte de temps! Et lorsque l'on va seule, quel ennuyeux moment! Toujours mieux à faire, même rien, nez au vent.
Le loup promenait au bois une faim historique, qui le faisait fuire de tous et mériter critiques.
Chaperon rouge jadis, sans l'avoir reconnu, l'avait bien salué et ils avaient ensemble les bois parcourrus. Sans sa réputation ni aucun préjugé, elle
l'avait écouté, apprécié, puis aimé.
C'est ainsi qu'aujourd'hui, par les chemins errants, chacun de leur coté, ils s'en vont se cherchant. La faim ce soir fera t'elle sortir l'ami du bois? Ou leur faudra t'il en vain s'attendre, et
suivre de
l'infinie forêt les méandres, user de ruses, se cacher, pour pouvoir se retrouver?
Ils peuvent se rencontrer, mais survient l'accident. L'arrivée inopinée, ou traitreusement dirigée, d'un chasseur armé. Surpris, le loup, voulut d'un même coup, en son giron cacher la belle
déchaperonnée et la faim de son corps calmer. Mais qu'en auraient pensé dévote grand-mère et
chasseur à l'esprit étriqué? Ne voulant rien risquer, ni le loup embarrasser, la belle prit la fuite, attrapant dans sa hâte sur la table l'immense et rouge nappe pour y dissimuler sa nudité.
Dans l'émotion, ainsi drapée, sa faim inassouvie sitôt éveillée, elle dévore à pleine dents tout ce qu'elle peut trouver, du lapin imprudent au miel des ruchers. Elle mange et entasse aussi des
réserves d'assiégée, décidée malgré tout, à ne pas laisser la faim la malmener.
Les jours passent, le temps semble par l'attente figé. Si l'ami loup reste au bois c'est que rode le chasseur. Mais qui sait observer, ou l'oeil par l'amour charmé, saura voir dans les champs,
rouge coquelicot au vent bouger.
Moralité, s'il en est une:
Allons par ces chemins, en terre profonde creusés. Quiconque les parcoure y ressent des frissons, de peur, d'anciennes mémoires. Cauchemars des couloirs noirs et muets du passé, se réveillent à
l'ombre des sous-bois embrouillés, et les faims de nos vies, toutes nos envies, dans un souffle de vent peuvent se déclarer.
Au pas des carnassiers, nos manques les plus cruels, sous la lune argentée hurlent en nous, se rebellent. Quand la vie nous promène et nous perd, par ses chemins d'hasardeux destins, nous sommes
proies, nous sommes loups, je suis toi, tu es nous.
Claire, 6 juin 07