sculpture: "intrinsèquement" Coline Lacroix
Un jour, pour sauvegarder un secret, un adulte dit à un enfant: «Tu ne parleras point, tu n'en diras rien». L'enfant, en réaction primaire, noya les faits sous un flot de paroles anodines et sans intérêt, de sorte qu'à force, on ne l'écouta plus et il se tut.
Puis l'enfant, l'âge venu, apprit à écrire. Écrire? Mais écrire n'était frappé d'aucun interdit!? Ce fut une révélation et une libération.
De cette liberté tout neuve découlèrent des milliers de mots, qui sortirent, comme mots dits, comme ceux que l'on lâche, sans retenue autour d'un verre entre amis, de ces mots qui ne méritent pas qu'on les fixe, ni qu'on use pour eux mine de graphite ou feuille de cellulose; des mots dont le meilleur destin aurait été, qu'ainsi que paroles, ils s'envolent au vent de l'oubli.
Puis se fut la dictature du son. L'enfant adolescent prit son aisance scripturale pour un don et se crut poète. Suites de mots sans queues ni têtes se soumirent aux sonorités, aux rimes. Pour poétiser il fallait à tout prix rimer, c'est ce qu'à l'école il avait appris, à force de récitations. Peu importait la cohérence, le sens, tant que se répondaient les consonances.
À l'entrée dans l'âge adulte, jeune poète délaissa les vers et leurs strictes contraintes pour essayer de dire ce qu'il avait sur le cœur. Il écrivit alors avec ses tripes, vouant un culte au premier jet, croyant qu'en cas d'hésitation, la première idée était la bonne, l'intuition le gouvernait. Il voulait de l'émotion, et pensait qu'en la livrant ainsi, brut de décoffrage, aux yeux avides des lecteurs il serait compris d'eux comme s'ils lisaient directement en son cœur.
À partir de là, comment faire de ce jeteur de mots oraux sur le papier, un écriveur, quelqu'un qui pense en écrivant, qui se construit de ce qu'il écrit, quelqu'un qui intercale entre l'émotion et le mot, l'espace de l'intelligence, au sens de compréhension de ce qui lui arrive? Comment transformer ces cris en écrits?
Plusieurs chemins s'offrent et celui de chacun est différent. Certains parfois ne les trouvent jamais et continuent toute leur vie à écrire comme on parle. Mais pour ce jeune là, dont le langage articulé avait été malmené, dont l'écriture était nécessaire à la survie, le salut vint de l'amour. Un jour, quelqu'un aima ses mots avant même de l'aimer lui. Quelqu'un voulut savoir quel humain se trouvait derrière ces mots jetés là en promesses. C'est alors, que reconnu dans son besoin d'être compris, il put progressivement se décoller de sa réalité, libérer les mots, jouer des polysémies, jouer avec les mots et non les laisser se jouer de lui.
Un soir, beaucoup plus tard, cet écrivain, répondant à un journaliste lors d'un entretien, conta cette métaphore: «J'écris comme un sculpteur, mon matériau reste l'émotion, c'est un bloc brut, informe, que je jette sans censure aucune, sans retenue sur les pages de mes brouillons. Puis après, patiemment, consciencieusement, je sculpte ce marbre dur, j'enlève, j'élague, je remets en forme, je transforme, jusqu'à ce que cela prenne forme, une forme qui me plaise, quelque chose qui se tienne, et harmonieux, joli, construit. J'essaye de créer quelque chose qui me fasse plaisir. Alors je suis heureux, je relis le cœur content, et j'espère que mes mots, donnés en partage, après ce travail, ce lent accouchement, à mon public lecteur, leur donnera à leur tour un peu de douceur, l'idée d'un regard plus doux sur les duretés de la vie. Disant ces mots, il montra au journaliste une statue de marbre blanc, représentant un couple tendrement enlacé. Regardez, vous voyez cette œuvre? Qu'à t-elle de commun avec le bloc de marbre sortant de la carrière? Et qu'a-t-elle de commun, aussi, avec un vrai couple, de chair et de sang? Et pourtant, au premier coup d'œil, que voyez vous, un couple, une allégorie de l'amour, de la tendresse, et non un minéral froid et dur. Voilà, pour l'écriture, c'est pareil. Il faut travailler l'émotion jusqu'à en sortir quelque chose de plus beau, de plus grand que la réalité. En réponse à une question du journaliste, il répondit: «Vous montrer mes brouillons, c'est hors de question! N'avez vous pas compris? Demanderiez-vous au sculpteur de vous montrer son bloc de pierre? Celui-ci n'existe plus, pas plus que les émotions qui furent le terreau de cet écrit». Puis, lui tendant son dernier livre, cordialement, il mit fin à l'entretien.
1er novembre 2011.
branduardi bal en fa dièse mineur