Je m'appelle Martha.
Certains d'entre vous me connaissent déjà et savent que ma récente venue au monde ne me permet pas encore d'accéder avec sérénité aux subtilités des mondanités. J'avoue ne pas aimer les festivités. M'habiller avec élégance ou inventivité, arriver sous les yeux des déjà-là, sourire, me présenter, puis... bavarder, causer, tchatcher; appelez ça comme vous voulez, bref faire la conversation, tout cela me demande effort et crée en moi une vive tension. J'aime pourtant que les autres soient heureux, j'aime énormément la musique, les rires, le brouhaha joyeux des convives. J'apprécie d'être là, près du groupe en fête, mais à coté, à l'abri des sollicitations, protégée par une activité, ma préférée étant la plonge.
Je ne vais pas vous faire le coup de la contemplation de la mousse de savon, quoi que cela ne surprendrait pas ceux qui m'ont connue avant. Avant, je ne parlais pas, je sortais à peine de ma réserve et j'aurais très bien pu passer des heures perdue dans les reflets du monde sur ces fragiles bulles. Je ne vous ferai pas non plus un délire à la Jean Dujardin, avec surf fantasmagorique sur vague de détergeant. Pour le coup, ceux qui me connaissent un peu ne m'y retrouveraient pas du tout. Non, s'il faut une comparaison, ce serait plutôt au vendeur de légumes dans « le fabuleux destin d'Amélie Poulain » que je me m'identifierais le mieux: je peux caresser un bol avec mon éponge et apprécier béatement le glissant de la matière et la courbe de l'objet, mais aussi calmer une trop forte émotion dans un récurage rageur. Je peux être fascinée par une immense pile d'assiettes de porcelaine, toutes identiques, attendant de retrouver leur blancheur. Rien de tel que le liquide vaisselle pour disperser les tensions de mon esprit angoissé, avec pour récompense, le bonheur d'avoir profité de l'ambiance tout en me sentant utile.
Je m'appelle Martha. Ne vous moquez pas, il y a peu de temps, je fuyais le monde, j'accepte à présent de le côtoyer. J'ai ainsi pu remarquer que je n'étais pas seule à ne pas être à l'aise en société. Certains n'y parviennent même qu'à l'aide de boissons, quitte à arriver déjà alcoolisés pour se sentir d'emblée dans l'ambiance. L'abus d'alcool me fait pleurer. Je ne jouerai pas les troubles fêtes et ne vous ferai pas subir mon sérieux et ma mélancolie, mais est ce que ça dérange quelqu'un si je fais la vaisselle?
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Moi c'est Yousra. Douce et conciliante. Non, je ne pèche pas par immodestie, c'est juste la signification de mon prénom en arabe! Mais il parait que je le porte bien. Tout comme je m'adapte bien à ma double culture. Je suis immigrée de la seconde génération, ce qui veut dire, contrairement à ce que peut laisser entendre l'expression, que moi je ne suis pas du tout immigrée, je suis née ici, et que je n'ai jamais connu d'autre lieu, d'autre pays. Mais je suis le résultat d'un mélange. Mélange de cultures, celle que ma famille m'a enseignée, et celle que je vis, au quotidien. Entre les deux, l'espace pour créer mon propre mode de vie. Mes parents, dans un soucis d'intégration ont accepté mes originalités en les prenant pour des adaptations à la culture de notre pays d'accueil, et les français de souche les attribuent à mes origines, pratique! Ainsi, de chaque côté, j'en prends, j'en laisse et même, profitant de la méconnaissance mutuelle des coutumes des deux communautés, je me crée, en toute liberté mes propres chemins! Douce et conciliante, mais surtout pas victime!
J'aime un homme. Nous ne vivons pas ensemble. Il ne le veut pas, pour des raisons qui ne regardent que lui, et comme je suis douce et conciliante, je m'adapte. Chacun sa vie. En empruntant cette possibilité aux mœurs les plus libres du pays où je suis née, je savais le prix à payer. Au quotidien, j'ai dû apprendre la solitude: dormir seule, vivre seule, manger seule, et seule laver la vaisselle. L'avantage c'est que tout ça je le fais comme et quand et veux.
Mon amie Martha l'autre jour me disait: "mais voyons Yousra, c'est pourtant pas compliqué d'aller jusqu'au bout d'une tâche, pourquoi laisses tu toujours traîner de la vaisselle?"
Que pouvais-je lui répondre? Le front contre la porte du placard de dessus d'évier, les mains dans l'eau mousseuse, j'aime rêver que mon aimé arrive, s'approche doucement, puis pose un baiser dans mon cou, ses mains sur mes seins. En réponse à son désir fort et fou, j'éteindrais l'eau...
Oui Martha, voilà pourquoi je ne finis jamais une vaisselle. Il y a même certains bols vestiges d'instants complices que je laisse longtemps sur le bord de l'évier, pour le moment où j'aurai besoin d'une petite bulle de rêve. Mais allez viens! laisse mes bols tranquilles, sortons, je t'emmène faire la fête!
Claire
pour Christine.