Benoit publie sur son blog une belle histoire de trains: link
en écho voici la vision de celle qui attend à quai et loupe le bon train, car on peu aussi manquer le train à l'arrivée, pas seulement au départ!
Histoire de gares
(sur des mots imposés)
Mais quel train avait-il pris? Elle était là pourtant, 20 minutes à l'avance, avec le chien. La présence du chien distrayait ses pensées de l'attraction des rails et des voitures
de la voie rapide. Pas d'inquiétude pourtant, elle avait trop d'empathie pour déraper gravement, quand elle pensait un peu trop sérieusement à mettre fin à ses chagrins,
aussitôt l'idée de la tristesse de ceux qui l'aimaient la freinait, elle n'en ferait rien, pour que son aimé n'ait pas de peine.
Un grand homme noir attendait au bord du quai lui aussi, en fumant, assis sur ses talons, comme son ami n'aimait pas qu'elle fasse. C'est vrai que ça évoquait un peu la folie, ou au moins le mal être, et si ce n'était qu'une position d'attente héritée de la nuit des temps? Quand le train était entré en gare, en amont du quai, elle avait scruté les visages aux fenêtres, puis elle avait remonté la voie, lentement. Au sifflet du départ, elle avait de nouveau examiné chaque passager, même les silhouettes de l'autre coté en cherchant son visage, ses cheveux ou son ombre, mais elle était persuadée que s'il y était, il serait assis coté ville, pour lui envoyer une pensée. En quittant la gare, un vieil homme lui avait dit: "vous ne l'avez pas trouvé?", est ce bien ce qu'il avait dit? ou autre chose? Et alors, pourquoi lui avait-il parlé? Elle en avait été tellement étonnée qu'elle avait fuit.
Elle avait repris sa marche dans la ville et était rentrée consulter les horaires. Le prochain train partait dans 15 minutes, en se dépêchant, en laissant le
chien, elle pouvait encore y aller, l'y chercher, y monter même et passer avec lui le temps du trajet et de la correspondance.
Mais le téléphone avait sonné et l'avait sortie de sa solitude et de son hésitation. Elle avait décroché, pleine d'espoir: peut être avait-il trouvé un moyen de l'appeler pour
quelques mots d'au revoir? En raccrochant après sa conversation, elle n' avait plus le temps de se lancer dans cette folie ferroviaire, et elle avait accepté l' invitation
faite par amitié d'aller passer ailleurs l'après midi. Là où elle serait, quand le vent soufflait du bon coté on entendait les trains passer;
l'oreille aux aguets, ses pensées suivraient celui de 15h20.
Pourquoi cette rage de lui voler quelques secondes, de vouloir son regard au plus près du départ? Pourquoi cette angoisse démesurée pour un si petit trajet? Pourquoi cette peur alors que passera l'été? Elle se mit à chanter: mon été triste* pour ne pas laisser pleurer son cœur boule de neige qui fondait au soleil s'endormir jusqu'à l'automne, pour oublier aussi l'orage qui tonnait sa colère d'être la délaissée.
Elle attendra l'hiver: la douceur des foyers, même équipés d'inserts, la chaleur des feux de cheminée qui réconfortera leur cœur, et les verres de vin chaud des fêtes militantes sur les places glacées. Elle attend surtout la saison où aucun train ne viendra plus l'emporter.
14 juillet 2008
* Gabriel Yacoub: mon été triste link