Il s'appelle Idriss. Tous les matins, le soleil à peine levé, il est là, à la pompe du village, remplissant cruches et bassines. Il est heureux et me le dit dans le "bonjour" joyeux et énergique qu'il me lance. Tous les matins.

Chaque matin le bonjour d'Idriss c'est mon petit rayon de bonheur, ma petite pincée d'épice dans ma pauvre vie. Driss, je l'ai connu tout petit, tout chétif. C'est maintenant un bel adulte qui me salue, pas un colosse, non, jamais il ne sera musclé comme ses paires, mais sa morphologie est harmonieuse malgré sa finesse et sa petite taille, et son sourire est resplendissant et son oeil pétillant d'enthousiasme. Il est heureux du rôle qui lui est dévolu: alimenter le village en eau. Tâche traditionnellement réservée aux femmes, mais qu'Idriss accomplit fièrement.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Quand je l'avais en classe, le tout petit Driss, il arrivait chaque matin fourbu et marqué des coups de son père qui voulait faire de lui un homme, un vrai, un qui sait battre et se battre, un qui sait chasser et qui ne montre pas de pitié. Driss refusait de chasser et de tuer le gibier, n'avait pas la force d'accomplir les tâches dévolues aux garçons, il était moqué, raillé. Il était encore tout jeune et ses camarades aussi. Je les avais en charge toute la journée. L'instituteur s'occupait des grands, de ceux qui savent bien lire et écrire, et me laissait les petites classes, encore mixtes à ces âges là. Même si tout le monde au village me nomme avec respect "l'institutrice", je ne suis pas celle que vous croyez. En réalité, je suis la domestique de l'instituteur, sa bonne si vous préférez, venue en même temps que lui dans ce village reculé pour m'occuper de son quotidien. Mais devant le nombre d'enfants qui lui étaient confiés, il me laissait les plus jeunes, puisque je savais lire et écrire, c'était bien suffisant pour à mon tour leur montrer pensait-il. Lui les prenait dans sa classe quand ils avaient une dizaine d'années, bien débrouillés. Bien sur, je restais sa domestique, donc, tout en apprenant aux enfants, j'écossais les légumes, pliais le linge, surveillais les marmites et y assignais parfois quelques enfants pour me soulager. C'est comme ça qu'un jour, débordée, j'ai envoyé Driss chercher un seau à la pompe.

Scandale à son retour dans la cour! Je lui avais confié un travail de fillette! au mieux de femme!

À lui que son père essayait en vain de viriliser!

Ce fut l'occasion de la plus grande et plus belle leçon de féminisme et d'éducation civique de toute ma carrière. Les enfants m'adoraient. Pour eux j'étais plus une mama, qu'une institutrice, ou que l'idée qu'ils se faisaient d'une institutrice, je leur faisais goûter les soupes qu'ils surveillaient au feu, les leçons se faisaient sur le pouce, sans devoirs ni punitions, et tout ce petit monde apprenait, plus au moins vite, dans la bonne humeur. Une heure de lecture était suivie d'une heure de pliage de linge, sans qu'ils aient l'impression de travailler plus dans un cas que dans l'autre, tous les enfants étant dès leur plus jeune âge mêlés à la vie et au labeur des maisons.

Petit à petit, j'ai donc réussi à faire ramener l'eau aux garçons et à envoyer les filles au braconnage.

C'était notre secret, aucun enfant ne dit rien aux parents et personne ne me chercha plus ombrage.

J'ai ainsi livré à l'instituteur des cohortes successives de gamins épanouis et moins prisonniers des a-prioris que leurs aînés. Actuellement, on parlerait de parité. Dans la "petite classe" j'étais presque arrivée à en faire une réalité.

Driss grandissait mieux. Au lieu de se recroqueviller et de ployer sous les tâches et les coups, il se développait dans ce qu'il aimait faire. Un jour on a découvert qu'il était très agile à la nage et qu'il aimait beaucoup l'eau. C'était juste avant qu'il passe dans la grande classe, celle de l'instituteur. Peiné, il m'a alors alors confié qu'il était jaloux des filles, de ses soeurs qui avaient le droit de ramener l'eau au village. Lui qui adorait voir l'eau couler, emplir le seau, les gouttelettes briller dans le soleil, s'en mouiller le front, boire sous le jet était obligé encore de remplir des rôles qui le rebutaient.

Le père d'Idriss n'était pas borné. Il voulait juste le bien de son fils, qu'il ne soit pas différent, à la marge d'une société très codifiée et sexiste où le masculin primait. J'ai demandé à le rencontrer. Allait-il accepter la parole d'une femme? Il m'a écoutée. Il a cessé de battre Driss pour l'endurcir, il a accepté qu'il devienne un homme moins costaud, moins brutal, que ce que le stéréotype en vigueur depuis des millénaires imposait. Il a accepté que Driss soit lui même avant d'être conforme aux standards de son genre.

C'est tout cela qu'Idriss me rappelle dans son bonjour chaque matin. Maintenant je suis une vieille femme, Driss est un homme, père de famille, responsable, travailleur, actif, et... responsable de l'alimentation en eau du village. C'est son rôle, son métier, comme d'autres sont boulangers ou maréchal ferrant. Pour Driss et sa génération, je suis Madame l'institutrice, et leurs saluts sont toujours plein de respects, même si, une fois l'instituteur parti à la retraite, j'ai choisi de rester dans ce village où je vis très chichement de mon potager, et de ce que mes anciens élèves me donnent pour compléter. Ici c'est normal, on n'appelle pas ça charité, mais solidarité, et la valeur de chacun n'est pas comptée en diplômes ni en richesses possédées, mais en fonction des services rendus à la communauté.

 

pour l'atelier du 18 décembre "je ne suis pas celle que vous croyez."

 

 

 

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