Il a débarqué dans ma vie, sans crier gare. Lui qui les aimait tant pourtant, lieux de mouvements, de départ, d'aller, de retours aussi parfois. Retour sur soi, sur le passé.
J'attendais souvent sur le quai, désemparée, hésitante. Prendre un train, me rendre nulle part, n'importe où, tous les lieux ne se valent ils pas? Ou bien, me jeter sous cet autre, un qui ne s'arrête pas, et cesser d'aller mal sans même savoir pourquoi. Ce soir là, j'étais assise sur un de ces bancs métalliques vert, percé d'une multitude de petits trous, un banc de jardin public, égaré dans le hall. Le regard perdu, au bout de la fatigue, j'attendais. J'attendais le moment où je m'écroule sur le banc, où les passants me voient enfin, s' alertent, appellent à l'aide. Ce moment où, au poste de secours, on s'intéresse enfin à moi, on me parle, on me demande ce qui ne va pas. «  Ce n'est rien, tout va bien, un malaise, c'est tout » .
Quand je veux les apitoyer , j'ajoute: « Je suis enceinte ». N'ayant alors rien de la toxico-clocharde, j'ai droit à tous les égards, collation, boisson, « pas d'alcool, c'est pas bon dans votre état », regards bienveillants. A chaque fois, je me promets de leur dire la vérité: « Je vais mal, très mal, je ne sais plus qui je suis, oh, mon état civil, je le connais, je peux vous dessiner mon arbre généalogique, je ne suis pas amnésique, mais moi? qui suis je vraiment quelle valeur ai-je pour avoir mérité de naître pourquoi cette douleur en moi, ce sentiment d'incohérence, de faire des choses qui ne sont pas moi, qui ne sont qu' obéissance, soumission à l'autorité qui suis-je vraiment, si l'on m'isole des tuteurs qui m'ont fait pousser droite? ». Mais jamais je n'ose

J'attendais la crise, que je sentais imminente lorsqu'il m'aborda: « Bonjour, où allez vous? » . « Nulle part, ai-je répondu, je ne vais pas, je pars .» A passer des heures dans les gares, c'est sur que cela m'arrivait souvent, drague banale de cinq minutes, en attendant leur train, pourquoi leur en vouloir. Certains m'offraient un café, que toujours je refusais, mais
j'acceptais de discuter tant que les propos restaient corrects. Lui, dès sa troisième phrase, il prit place près de moi sur le banc et dit: « je peux venir avec vous? ». Un rapide, qui ne s'attarde pas dix minutes en banalités. Pourtant, il avait l'air timide, gêné, il n'osait pas me regarder et ses doigts jouaient avec les perforations du banc. C'est à ce moment là qu'est
arrivé le premier souvenir... pensée fugitive d'un autre banc , il y a très longtemps, à un âge où les adultes n'avaient pas encore jugé nécessaire de mêler leur morale suspicieuse à mes sentiments...

Il ne me laissa pas me perdre dans les brumes silencieuses de mes réminiscences. Sans attendre plus, il m'a invitée à manger. Qu'est ce qu'il racontait? Une omelette aux morilles et aux trèfles à quatre feuilles? Soit le délire m'avait rejointe, soit c'était lui qui était atteint d'une douce folie.
J 'ai ri, et dans l'étonnement de mon propre rire, devenu si rare, j'ai accepté sans réfléchir, comme si sa proposition était la plus naturelle du monde. Dans mon assiette, m'attendaient d'autres morceaux du passé... cueillette des champignons, longues balades en forêt avec mon grand-père, au temps de la complicité, main dans la main... Le voyageur avait pris la
mienne, troublée par ce hasard, je l'ai laissé faire, lui adressant seulement un grand regard surpris. Il y répondit en reposant sa question: « je vous accompagne. Deux nulles parts font plus qu'un. » . Mon insistant silence ne le découragea pas: « pourquoi voulez vous partir? »

-« Il y a trop de murs ici, je ne vois plus le ciel, le soleil le jour, les étoiles la nuit... » Il ne me laissa pas achever ma phrase: « Restez là, me dit il, je reviens. » Il partit précipitamment , son café chaud encore dans sa tasse, reviendrait-il vraiment? Il avait payé l'addition, j'avais bu mon café, je pouvais me lever, quitter la brasserie. Si je restais, c'est que j'acceptais quelque chose, la suite, ou c'était peut être juste que j'étais curieuse... Trop curieuse, de
cette curiosité dont on dit que c'est un vilain défaut? Ou seulement l'envie de rencontre ?
Il était de retour, dans ses mains des billets de train «  J' ai pris deux billets, tenez, je vous en donne un. Prenez, je vous le donne, vous pouvez partir seule aussi, si vous préférez... »
J'ai regardé la destination « Ah oui, désolé, on est Gare de l'Est, si vous préférez la chaleur, le soleil, il nous faudra changer de gare. » Ajouta t-il.
Non, ça me convenait très bien. Le billet indiquait Epinal. Comme ces images que l'on n'atteint jamais. Comme ces rêves, trop attendus, qui s'étaient dissous à la lumière de mes insomnies, et dont la mémoire me revenait soudain.

Qu'avais je à craindre? À perdre? À quoi ce voyage m'engageait il? Je suis montée dans le train en me disant que je pourrais toujours descendre à la première station si cela tournait mal...

Le bercement du train était propice à la réflexion, mon accompagnateur respectait mon silence, d'autres souvenirs se faisaient lumière. Je revis ainsi d'autres trains, que j'avais vu partir, sans moi, emportant l'un que mon coeur appréciait, auquel je n'avais rien dit, pour un voyage avec une autre que moi.
L'inconnu audacieux se révéla un compagnon de voyage très agréable. Il ne posait que très peu de questions, respectait mes silences, écoutait mes premiers mots, qui malgré ma pudeur, se frayaient déjà un chemin de confiance. Il sut aussi, aux moments où mon angoisse devenait trop visible, parler de lui, parler vie, m'empêchant ainsi de me perdre en moi même.

Au fil du voyage, les destinations se suivirent, maintenant choisies à deux. Prisonnière de trains jetés vers l'avenir, coincée sur des rails dirigés vers le futur, ce travail de retour sur moi continuait, parfois seule, parfois pour me dire à mon compagnon de chemin de fer. Bouger pour se trouver soi-même, retrouver ce qui en soi ne bouge pas, ne dépend pas de l'extérieur. Je pouvais enfin me redécouvrir, découvrir même, dans les yeux de cet inconnu devenu en quelques jours si proche, des aspects de moi que j'ignorais.

Ce voyage me rendait un passé, un avenir, il me rendait le temps.

Un matin, juste avant d'arriver à une gare de banlieue, il me dit: « Je descends là, c'est ici que je vis avec ma famille, là, dans cette maison de garde barrière. Toi, continue de voyager, tu feras d'autres rencontres... j'ai apprécié ces moments avec toi, j'ai moi aussi beaucoup appris, mais ma vie est là. Au revoir... je ne t'oublierai pas.. »

Alors, oui, elle a continué à prendre le train, ou plutôt, ce train.

Elle refait le trajet, quand le souvenir du voyageur s'estompe, pour réveiller en elle l'envie d'exister, de se faire exister par elle même.

Mais monter dans un autre train que celui-là, non, elle n'a jamais voulu.

                                                                                                        mai-juin 2004

 

 


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