Je me souviens de la première fois où je l'ai vue. Elle portait au cou un bijou: un coquillage maintenu par un cordon de velours. Pendant le grand déluge, elle n'avait pas fait partie du voyage, elle était restée au jardin du néant, malgré le danger. C'était la gardienne du cimetière et, tel un capitaine de navire, elle avait estimé devoir rester jusqu'au bout et coute que coute. Elle méritait bien cette récompense que lui offrait aujourd'hui le gouvernement pour sa bravoure: le coquillage du courage. Elle était devenue une sorte de figure de légende, mais on disait aussi que les duretés de la guerre des eaux avaient entamé sa raison.
Souvent dans la profondeur de la nuit, elle baladait sa silhouette par monts et par vaux. Malgré la splendeur de l'hiver, personne n'osait l'accueillir, ni même mettre le nez dehors, de peur de la rencontrer, avec son long couteau rouillé et tordu, elle faisait peur.
Un jour elle s'aventura dans un village. Au sommet du clocher de l'église désaffectée, la girouette n'était pas le traditionnel coq, mais un corbeau. Elle y entra sans manières. Les murs de pierres blanchies étaient réchauffés de tapisseries au point de croix, réalisées avec dévotion à longueur de veillées par les vieilles femmes du village. Ces tentures sans âge racontaient comment le vieux curée d'une époque reculée avait semé le trouble dans toute la contrée lorsque qu'il avait expliqué le choix de la girouette au cercle de ses paroissiens: en ces lieux maudits ou bénis des dieux, selon en qui vous croyez, quiconque révélerait le secret d'autrui, se verrait en corbeau changé.
Le fait est que le village, très peu peuplé, était pourtant doté de champs nombreux, beaucoup trop nombreux en regard du nombre de paysans pour les labourer, ces champs étaient en permanence survolés d'une grandes quantités de ces noirs volatiles du diable.
Elle passa son chemin à la recherche d'une contrée plus accueillante pour elle et son secret.
C'est comme ça qu'elle est arrivée chez moi, car le chemin, débouchant sur la plage, face à la mer, prenait fin. Aucune issue sauf le retour sur ses pas. Elle s'agenouilla dans le sable, son coquillage entre ses seins faisait d'elle une impudique reine. Elle ne leva pas les yeux lorsque je lui tendis la main, elle me laissa pourtant la relever, le regard toujours baissé.
Ce n'est que des années plus tard, alors que nous étions depuis longtemps déjà maris et femme, qu'elle me révéla que face à cette si grande quantité d'eau mouvante et bruyante, elle avait cru à une punition: " Tu voulais braver le danger, tu m'as tenu tête pendant le grand déluge, taillant la terre avec ton grand couteau tu as drainé mes flots en une multitude d'inoffensifs petits canaux! Mais je t'ai rattrapée, ici finit ton chemin, l'heure de la vengeance a sonné, ton cimetière sera marin." Lui avaient criaillé les mouettes affolées.
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photo: L.L.