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La bonne distance

 

Trouver la bonne distance, pour Martha, depuis son arrivée au monde, c'était ça le problème: trouver la bonne distance aux autres.

 

Les autres parfois trop proches, trop souvent là, ils m'étouffent, je me sens surveillée, coatchée; d'autres fois ils sont trop éloignés, ils font défaut, je me sens abandonnée, délaissée. Jamais là quand on a besoin d'eux, et encombrants quand le besoin de solitude se fait sentir. Eux ne peuvent pas savoir non plus quelle est la bonne distance, la bonne fréquence, le bon moment, puisque je ne le sais pas moi même, puisque c'est fluctuant, au gré des humeurs et des événements.

 

C'était un autre problème que celui de se sentir ou non à sa place, ou peut être en était-ce l'étape suivante. Maintenant Martha se sentait de plus en plus souvent acceptée, à sa place et légitimement présente dans les assemblée. Elle savait que rien n'avait changé dans l'entourage, seule sa représentation mentale de sa place dans le groupe avait évoluée. Fugitivement, elle ressentait encore parfois cette sensation d'angoisse qui l'avait déjà menée à quitter des lieux clos réunissant un groupe, mais cela passait si on lui adressait la parole, ou même si elle s'appliquait à respirer profondément en se répétant qu'elle était la bienvenue en ce lieu. Le lieu. Si le lieu l'acceptait, les humains qui s'y réunissaient l'accepteraient aussi.

 

Martha avait essayé de se faire une petite place dans plusieurs groupes. Au début c'est normal, on s'assied, on observe, on se tait. Le temps d'apprendre les codes du groupe et d'identifier ce que l'on pourrait y faire qui rendrait service tout en exerçant ses capacités ou ses envies. Mais elle avait dû se rendre à l'évidence, sauf à créer soi même un groupe, il était difficile d'y trouver sa place. Le message, parfois même exprimé à haute voix était partout: "j'étais là depuis longtemps, à toi de te faire ta place". Or Martha ne savait participer qu'en travaillant et ne savait prendre de place que celle qu'on lui laissait, qu'on lui donnait. Dans un espace donné, elle ne savait pas pousser les autres, alors si personne ne se décalait un peu pour laisser un peu de place, elle se sentait de trop et s'éloignait discrètement, sans un bruit, sans un mot, et sans un geste, sans que personne ne remarque son départ.

 

Et si la bonne distance c'était la mienne? Même fluctuante, celle que je fixe à l'instant T?

Je ne viens pas me frotter aux groupes humains pour y laisser ma peau. Si je trouve ça trop rugueux, comment me protéger sans m'exclure?

Si entre chacun et moi j'avais la liberté d'interposer un sentiment, un mot, un espace, un temps, pour laisser l'autre être lui, et pouvoir rester moi?

Entre Yousra et moi, l'espace d'un "merci" me permet de sortir d'une malsaine dichotomie: entre la soumission née de la culpabilité et la reconnaissance éperdue quand je pense qu'elle me laisse sciemment aimer Amray... l'espace d'un simple et joyeux "merci". Et entre Amray et moi, l'espace immense d'un amour qui respecte la liberté, et nous nous aimons beaucoup, et nous sommes très très libre. D'où cet espace, d'où ce temps où s'épanouit notre amour. Peut être que plus on aime, plus il faut laisser de place à l'amour lui même?

 

Martha,

pensées brouillards,

novembre 10 à janvier 11

 

 

tableau: Yves Picardeau

musique: Mademoiselle Emilie, Gilles Vigneault

 

 

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