Le collectif broie l'individu, et tant pis pour le timide qui ne sait pas se valoriser par la prise de parole.
Venu d'un milieu croyant, pratiquant, assez traditionnel, la tradition du "sacrifice" ne m'est pas inconnue. L'Eglise regorge de saints, de martyrs, et les communautés religieuses pratiquent un mode de vie altruiste, prônant le désinteressement, la charité, et le soucis des autres. Dans les doctrines au moins. Pourtant, cette façon de penser la place de l'individu dans la collectivité, me semble-t-il, laissait une place à l'individualité, chacun étant unique aux yeux de Dieu, peut se penser pris en compte personnellement dans sa différence et sa problématique propre.
On retrouve cette individualisation dans l'idée de circonstances atténuantes en justice, qui permet d'appliquer des lois générales à l'individu, tout en tenant compte de son histoire personnelle. En pédagogie, cette idée de compter avec les différences sur une base égalitaire s'appelle la pédagogie différenciée. L'égalité du droit c'est que tous ont droit à l'éducation mais comme nous sommes tous différents, l'enseignement se doit de s'adapter au mode d'apprentissage de chacun en proposant plusieurs approches de la même notion. « Tous égaux, tous différents » est en même temps le slogan de la francophonie et le nom d'une campagne du conseil de l'Europe contre le racisme et la xénophobie, cette expression exprime bien l'articulation entre le je et le nous, et porte l'interrogation sur la place de l'individu dans la société.
C'est cette façon de concevoir le « je » dans le « nous », cette façon de dire « moi et les autres » ou « les autres et moi » qui peut faire mal. Dans beaucoup de groupe, aux valeurs pourtant humanistes, voire humanitaires, l'individu est sans cesse nié pour privilégier « la cause » et noyé dans la collectivité il n'a pas, comme dans la religion, le recours de se penser unique et reconnu auprès d'une instance supérieure. Le seul mode de valorisation devient donc le fait de conquérir une forme de pouvoir sur les autres, par l'engagement et de dévouement militant; un pouvoir qui tait son nom mais qui en revêt cependant toutes les modalités; pouvoir laissé « de fait » à celui qui en « fait tant » qu'on ne le contestera ni en actes, ni en paroles.
Quelle place pour l'individu dans un tel système? Noyé dans la masse et sacrifié à la cause, par les autres, il se doit pourtant d'afficher un comportement volontairement collectif et altruiste. Mais quel est l'objectif de celui qui se met ainsi en avant, mène toutes les réunions, s'active à tout faire et à être de toutes les instances, tous les groupes, si ce n'est de se valoriser, se faire exister, attirer l'attention sur lui et conquérir le droit d'asservir les autres, les petits soldats, petits techniciens à ses ordres?
Sans tomber dans l'individualisme vers lequel tendent les idéologies néolibérales: chacun pour soi, que chacun s'assure contre les risques, mette de coté pour sa retraite etc, ne peut on pas rêver d'une meilleure prise en considération des problématiques personnelles, des individualités dans les modèles de société collectif? Ne pas oublier la différence dans les revendications égalitaires, et ne pas créer d'injustices en voulant traiter des êtres tous différents, de la même façon stéréotypée.
Repenser cette place donnée aux humbles, aux timides, me semble importante pour que les masses militante de base, tractantes et affichantes puissent accéder à l'animation et la gestion des réunions d'organisation d'événements ainsi qu'à la prise de parole et à la conceptualisation et par là se sentir individus, reconnus, écoutés, pris en comptes, et non plus simples bras instrumentalisés à une cause qui les dépasse et à la conception de laquelle ils ne participent pas.
JiM; le 8/12/2010