La femme de pierre.

 

"Trop en faire, s'est se défaire et se faire fer". Au delà des jeux de mots,  il a raison, Alain.

 

Assise à la terrasse d'un café, le nez dans ma tasse de thé, je médite cette belle citation qui dans un premier temps éveille ma rébellion. Moi, dame de fer? Alors que je déteste le pouvoir (de peur de ce que j'en ferais). Alors que je ne rêve que de douceur, de conciliance, d'harmonie; mon acharnement à vouloir faire ferait de moi un monstre froid de pouvoir? Et pourquoi pas une vierge de fer, tant qu'on y est, torturant son entourage par son acharnement à vouloir capter le travail.

Ben oui, travailler et trop en faire est ma façon de me faire accepter, reconnaitre, apprécier. La seule façon pour moi de trouver ma place dans un groupe. J'ai même poussé une fois ce processus jusqu'au ridicule, une soirée après un vide grenier, le traiteur installait le couvert. Réflexe des soirées militante où chacun met la main à la pâte et où tous sont bénévoles, je me suis mise à "aider" les employés du traiteur professionnel bien embêtés de m'avoir dans les pattes et n'osant rien me dire! Référence cinématographique de haut niveau, vous voyez dans "les visiteurs" le domestique propulsé dans un mariage qui vole un habit de laquais et investit les cuisines. Et bien je suis pareille. "Obsédé du larbinat" lui lance le comte. Cette réplique me sert parfois de mise en garde quand je suis tentée, partout où je vais, de faire le service et la vaisselle pour me trouver une place, un rôle, une justification à ma présence et être moins mal à l'aise dans les mondanités.

Non, la dame de fer ce n'est pas moi.

 

Car toute attitude à ses limites, ses revers, et quand, à force d'être serviable et corvéable, je me retrouve vidée, pressée comme un citron sans plus aucune goutte à donner, ce n'est pas en dame de fer que je me vois, mais en fragile statuette de bois, dont chacun arrache un copeau au passage. Oh, chacun ne prend pas grand chose, un rien du tout, mais à force, à force, la frêle statuette n'est plus que filiforme silhouette sans formes. Puis le bois ça absorbe, ça se gorge d'humidité, et je me confis dans vos confidences sans pouvoir ensuite redevenir moi. Oscillant entre ses deux positions, entre le désespoir de "je ne sers à rien, à quoi sert de vivre si je suis inutile" et le revers de la médaille: "je fais tout pour tout le monde et personne ne fait rien pour moi"; j'aspire à un meilleur équilibre, un juste milieu où je resterais serviable sans être servile.

 

Alors que me dit le philosophe? Que je dois apprendre à recevoir. Qu'en acceptant de recevoir j'offre aux autres le bonheur de se faire plaisir en me donnant quelque chose gratuitement. C'est vrai ça, à moi ça me fait plaisir de donner, de faire pour les autres, alors ne pas être égoïste et leur laisser un peu d'occasions de se faire plaisir aussi? Bien pensé, bien argumenté. L'accent est mis sur la gratuité, moi qui pense que tout se paye... Je crois qu'il va me falloir encore médither tout cela:

 

Un autre thé s'il vous plait, j'ai pas fini de penser!

 

Ni la dame de fer, ni une fille de bois, quoi alors? Je suis la femme de pierre. Pas un imposant bloc de marbre dur et froid, non, juste un de ces cailloux qu'on ramasse au bord des chemins pour marquer son passage, et qui entassés sont témoins des pas sur les chemins de vie. Oui, mais là encore je risque d'être friable et je ne peux exister sans le tas. Alors? un petit galet échoué sur la plage, bien lisse, doux, bien poli, qui tienne chaud au creux de la main qui se referme sur lui? Qui accepte la chaleur que lui donne gratuitement le soleil, la fraicheur du vent et la caresse de la vague? De ceux avec lesquels on joue à la marelle, ou aux ricochets?

"Aux prochaines fêtes, me dit le philosophe, se donner le rôle de déguster avec humour et légèreté bienveillante ce que les autres proposent." Apprendre à être cliente et spectatrice... à savourer ce que les autres ont eu bonheur à préparer pour moi, sans me sauver en coulisse pour me cacher, ranger, et aider...

 

L'addition s'il vous plait, et je ne débarrasserai pas ma table cette fois!

 

 

 

via el mundo

 

 

 

 

Publicité
Tag(s) : #du sucre plein les poches