Texte écrit sur cette photo proposée par l'atelier d'écriture de Gourdan, et incluant un texte de 2007 (la lettre de Yousra)
La réponse d'Anselme.
Il est là, sur le muret, comme chaque soir, le vieil Anselme. Il jette du pain aux poules du voisin, sous l'oeil, mi-amusé, mi-jaloux de son chat "Pito". Il a toujours eu un chat, adoptant un chaton dès que son vieux matou mourait. Avant lui il y a eu "Pomelon", encore avant "Lumo", "Pitre" et "Rivari", mais le vieil Anselme sait que Pito est son dernier chat. Heureusement, car le nom qu'il avait choisi pour le suivant, c'était "Grain". Cette dernière pensée, Pito ne semble pas l'apprécier, il fait mine de faire fuir les poules pour qu'Anselme l'écoute enfin.
Oui mon Pito, je sais ce que tu penses, promis, je finis de nourrir ces volatiles et dès qu'on rentre, je lui écris, promis.
En rentrant, Anselme commença par sortir d'un livre où il l'avait cachée, une lettre à laquelle il n'avait jamais répondu. Il prit le temps de la relire pour la centième fois au moins depuis 4 ans, bien calmement, avant d'y répondre enfin.
Mon cher Anselme,
je t'écris car depuis des mois tu m'ignores, tu ne me vois pas. Moi je suis là, près de toi, je te regarde vivre, j'ai envie de te parler, mais lorsqu'enfin j'ose, tu ne m'entends pas, trop absorbé par ce que tu appelles la raison et la réalité.
Je voudrais te dire mon Anselme, que je rêve encore en te voyant passer dans ma rue, sur le chemin entre ta maison et le café. Je suis là, à ma fenêtre, je rêve. Je m'imagine marcher près de toi, à ton bras, non, nous ne nous donnerions pas la main, laissons ça aux amours débutants. Mon bras soutiendra ton pas, ou s'il le faut vraiment, tu appuieras le tien sur mes épaules, et je te tiendrai par la taille, pour t'aider à marcher, mais pas uniquement. Nous passerions devant le café, sans nous y arrêter, vers les champs.
Comment te dire que j'ai besoin de ta tendresse, de ta douceur, que je rêve de ton épaule pour y cacher mes chagrins, de la caresse de ta main sur ma joue. J'ai besoin de ton inlassable écoute, de tes conseils, de ta sagesse de vie, moi qui réagit encore trop promptement aux mauvais coups du destin.
Qu'est ce que l'âge Anselme? J'aime à penser que si l'on savait la date de la fin du voyage, nous compterions à rebours le temps qu'il nous reste. À ce compte là peut être suis je plus âgée que toi. Je me sens vieille de tant de coups reçus. Regarde mes mains, on dit que mieux que toute autre partie du corps elle trahissent l'âge. Regarde-les, ridées, rougies, gercées, de lutter pour le quotidien, elles disent l'usure de ma vie.
Si tu m'ouvrais enfin la porte de ta vie, je viendrais discrètement, promis, je ne bouleverserais rien. Je viendrais comme on rend visite à un vieil ami, pour lui, pour lui passer le temps. Je tairais même l'immense le bonheur de t'écouter, de te regarder, de puiser à ton calme les forces de ma vie, d'oublier tout et ma solitude un instant; pour ne pas te gêner.
Puis peut-être, un jour, lors de quelques pas dans le jardin, nos lèvres se retrouveraient, nos doigts se croiseraient à nouveau... l'amour et la tendresse n'ont pas d'âge Anselme.
Yousra, 24 mars 2007.
Ma chère Yousra,
je sais que tu seras surprise de ma lettre, après tant de temps, et j'espère que tu ne m'en veux pas trop, du mal que je t'ai fait. Oui je sais que lorsque je me suis retrouvé seul, toi tu m'avais attendu des années, et moi, là non plus, je n'ai pas voulu de toi. C'était autant par fierté qu'en pensant à toi, ma petite Yousra, je ne voulais pas enfermer ton avenir avec un vieux monsieur, je ne voulais pas prendre le risque de te voir un jour partir avec un plus jeune que moi, et me retrouver seul. Alors, c'est vrai que ce n'est pas logique, mais j'ai préféré être seul tout de suite plutôt que d'être abandonné au bout de quelques années, après avoir goûté au bonheur d'être près de toi.
Chaque fois que je te vois, tes yeux me disent que tu m' espères encore, ils me redisent ce que tu avais prédit alors, que tu serais toujours là pour moi. Tu es toujours seule, toi qui l'était depuis si longtemps déjà, un peu part ma faute à moi, même si toi tu dis "grâce à moi". Je sais que tu ne m'as jamais rien demandé, que tu as toujours respecté et accepté mes choix, que tu t'y es adaptée, et qu'une fois encore, quand j'ai été seul, tu as accepté que je ne veuilles pas de toi pour vivre avec moi.
Je regrette maintenant, ce temps perdu, puisque tu t' entêtes à ne vouloir que moi, je regrette et je vais te dire pourquoi:
Voilà, Pito est près de moi, c'est encore un jeune chat, alors, j'ai pensé, le jour où je ne serai plus là, qui prendra soin de lui? Alors si tu veux bien, ma douce Yousra, si malgré tout tu veux toujours de moi, je t'invite à partager ma vie. Tu peux bien sur dire non, mais ça ne me plairait pas.
Ton Anselme malgré tout, 3 mai 2011.
La vie pourrait être cruelle et triste, le cœur d'Anselme aurait pu s'arrêter à l'instant même où il signait sa lettre, laissant Yousra en proie au regret et à une inconsolable peine. Ce serait chute facile, une vraie chute qui fait mal, comme quand on tombe mal, ou de haut.
Mais non, la vie sait aussi être généreuse avec ceux qui passent la leur à rêver, à se relever de rêve en rêve pour mieux l'inventer. Et puis je préfère les chutes pirouettes, celles où celui qui tombe fait rire à ses dépends, mais ne se fait pas mal.
Alors Yousra accepta, et même, ils enterrèrent ensemble le pauvre Pito, ils appelèrent son successeur "Leureux" et le soir, sur le muret, il s'installait sur les genoux d'Anselme et ronronnait à l'unisson des battements du cœur de son maître, tandis que Yousra lançait du pain aux poules du voisin, pour qu'elles aillent caqueter plus loin.