Je connaissais par coeur l'histoire du petit poucet. Je savais qu'il était vain de semer son pain sur les chemins, et qu'éparpiller des petits cailloux n'était efficace que si la lune brillait.
J'étais perdu, abandonné, isolé de mes frères dans la forêt. J'avais voulu essayer une autre stratégie: à la croisée des chemins j'avais dit à mes frères de prendre chacun le leur, celui qui retrouverait le premier la sortie, devait prévenir les secours et revenir avec une équipe sauver les autres.
J'étais perdu, abandonné, seul. Des jours d'errance dans cette forêt immense m'avait découragé d'en trouver la sortie comme d'y être retrouvé par un quelconque sauveteur. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, je me persuadais que mes frères avaient sans doute été plus chanceux que moi, qu'eux étaient sauvés, les secours alertés, mais que c'était moi, qui, trop égaré était introuvable.
J'étais perdu, abandonné. Abandonné à ma douleur. J'avais perdu mes parents qui ne voulaient plus de moi et mes frères que j'aimais tant. J'avais mal à ce lien, à cet amour qui se heurtait à l'absence, au silence quand je criais désespéré leurs prénoms dans la forêt. Poil à gratter sur cette brûlure au troisième degré, j'avais en plus le sentiment honteux de n'avoir pas été assez bien, assez aimé pour que mes parents aient eu envie de me garder près d'eux contre vents et marées.
J'avais ces deux douleurs, et rien d'autre. Pas la moindre miette de pain, pas le plus petit caillou à semer sur le chemin, pas de couteau non plus pour graver aux troncs ma présence, des signes de mes déambulations qui auraient pu permettre de me retrouver.
Perdu. Après avoir arpenté en tous sens routes forestières, chemins de loups, venelles sous les frondaisons, sentes et sentiers, je ne savais plus où aller, où crier.
Où crier ma colère, maintenant persuadé qu'une fois sauvés, et rentrés au bercail comme dans le meilleur des contes, mes frères et mes parents m'avaient oublié. Sinon, pourquoi ne venaient ils pas me chercher? Pourquoi le ciel ne se couvrait-il pas d'hélicoptères et les sentiers de chasseurs, un avis de recherche dans leur gibecière? Où était-ce moi, seul fautif encore une fois, qui fuyait dans une direction tandis qu'on me cherchait dans une autre? Accablé de culpabilité, je décidai de ne plus bouger.
Oublié. Alors je commençai à m'installer, à pourvoir à ma subsistance, à composer avec l'absence, à m'organiser. Tout ceci prend du temps, occupe fort heureusement les journées. Chercher à manger, trouver, créer, rafistoler au fil des intempéries un abri, tout simplement subsister, occupait tout mon temps et toute mon énergie. J'ai du laisser mes remords, ma culpabilité, ma colère et mes douleurs sur le coté, tout affairé à survivre.
Quand bien installé, bien organisé, les saisons garnissant mon potager, j'ai enfin pu me pauser pour souffler, le temps avait passé.
Le temps avait raviné les sentiers de mes douleurs: creusé certaines, emporté d'autres, il les avait transformées. L'amour privé de ses objets d'affection avait appris à se déverser sur ce qui l'entourait désormais mais restait en moi un reliquat de rancœur, la blessure narcissique d'avoir été rejeté, désaimé, oublié, abandonné par mes parents, quelques fussent leurs louables raisons. Guéri d'une partie de mes peines, je m'estimais assez fort pour me risquer au dehors. Je repris donc mes recherches, et sans tarder, trouvai l'orée.
C'est là que je vis, maintenant installé, ma maison tourne le dos à la forêt dont je viens, s'y appuie, s'y adosse, toutes fenêtres ouvertes vers la plaine devant elle. Le soir, je sors sur le pas de la porte et je m'assoie en silence pour voir venir. C'est comme ça que j'ai pu accueillir le pardon, quand il s'est présenté à ma porte, incognito. Je l'ai accueilli pour une nuit, il s'est installé dans mon cœur, et je n'ai compris qui il était qu'après son départ.
Ne reste en moi maintenant que l'inguérissable douleur d'un lien trop précocement tranché, mais cette douleur m'est douce comme peut l'être un souvenir lointain auquel on aime bien se raccrocher, comme la première peine du cœur quand elle arrive trop tôt à un âge où l'on est sans défense. C'est depuis que mes proches m'ont surnommé "cœur tendre".
Peu d'entre eux savent que mon père s'appelait Guillaume et mon frère aîné Pierrot*, de sorte que lorsque j'étais petit, hasard ou prémonition, on m'avait surnommé "petit poucet".
11 juillet 2012
*prénoms du père et du frère aîné du petit poucet dans le conte de Perrault