A la ferme, où vivaient trois générations, il y avait Marie-Madeleine, la bien nommée. Marie-Madeleine n'avait pas toujours été une geignarde de petite santé. Quand elle était petite, elle était vive, dynamique, pleine d'énergie et un brin espiègle, elle aimait bien se cacher pour échapper aux corvées, ce qui, dans cet environnement où le travail de tous était le seul rempart contre la misère, lui valait de sévères punitions de sa mère, Germaine. Germaine était intransigeante, tellement que certains la croyait méchante, sans cœur. Elle était seulement de cette race de paysannes qui triment à éloigner le malheur, et qui entendent bien que tous, autour d'elles en fassent autant. Quant aux sentiments... avait on vraiment du temps à perdre avec les sentiments ? De l'aube au couchant et de l'hiver à l'automne suivant, Germaine n'était qu'activités, parfois plusieurs en même temps, car, on peut bien broder ou tricoter en surveillant les marmites, et réciter ses prières en binant les champs. Marie-Madeleine, élevée par pareille mère était destinée à prendre sa suite dans la lignée de ces femmes de courage et d'action qui faisaient vivre la maison et les proches. De ses petits caprices d'enfant qui la faisait s'enfuir en courant quant un labeur l'appelait, Germaine aurait bien su l'en corriger.
Mais vers l'âge de 9 ans, elle contracta une terrible maladie qui fit craindre pour sa vie. La veille, Germaine avait très sévèrement réprimé la paresse de son enfant, que l'incubation expliquait maintenant. La fièvre la faisait délirer, après le médecin, impuissant, le curée fut appelé et Germaine promit à la vierge que si la vie de sa fille était épargnée, elle ne la punirait plus si fort pour son manque de participation au nécessaire travail de leur petite communauté. Ceci d'autant plus que le médecin avait prédit de possibles rechutes.
Marie-Madeleine survécu, mais elle garda à vie une santé médiocre, et une grande lenteur, une indolence qui frôlait la mélancolie. De crainte d'une rechute et se sentant surveillée par le regard omniprésent de la statue de la vierge, là, au carrefour juste devant la ferme, Germaine n'osa plus rien dire et laissa vivre et grandir l'enfant à son rythme. Bien sur, certaines crises de rechute, juste au moment des vendanges, certaines langueurs lorsque tout le monde était écrasé de travail laissaient bien penser à Germaine que la petite en profitait, mais elle avait promis, et l'on ne joue pas avec les promesses faites à la vierge.
Ainsi passa donc l'enfance et l'adolescence de Marie-Madeleine. Elle grandit, se maria, resta à la ferme avec son jeune époux, et eut une enfant : Paulette. La grossesse et les suites de couches furent un nouveau moment de grande lassitude pour la jeune mère et dès la naissance du bébé, Germaine la vaillante pris l'habitude de s'occuper du nourrisson en plus des travaux de la maison et des champs. Elle était ainsi dans la logique de sa promesse d'épargner sa fille, et du même coup, elle pensait que laisser une jeune âme en permanence auprès d'une mère fatiguée et en larme n'était pas bon. Elle entreprit donc d'élever la jeune Paulette, tout comme elle avait élevée Marie-Madeleine avant cette fichue maladie.
La première fois que Paulette vient, en pleurs, trouver sa grand-mère pour se faire consoler, elle comprit qu'elle ferait mieux de ne pas recommencer. Tout concourrait à l'endurcir : les coups, pas trop forts, Germaine gardait en mémoire la sévère punition qui avait -peut-être ?- déclenché la maladie de Marie-Madeleine, les remarques humiliantes (« pleure... tu pisseras moins au lit »), la culpabilisation (« quand tu te plaints ou que tu pleures, tu fais pleurer le petit Jésus »), le rabrouement (« prends cette gifle, tu sauras au moins pourquoi tu pleures!)...
Par d'autres aspects, Germaine était une grand-mère formidable, elle initiait la petite Paulette aux secrets du jardinage, lui transmettait tous ses secrets culinaires, lui enseignait la broderie, le tissage, le tricot et les travaux des champs. L'enfant, une fois guérie de sa propension à se plaindre, ne s'ennuyait jamais auprès de cette aïeule joyeuse et dynamique sous ses abords revêches. Elle aimait beaucoup moins la compagnie triste et geignarde de sa mère. Germaine avait réussi.
J'ai rencontré, dernièrement, Marie-Madeleine à un enterrement. Après la cérémonie, elle n'avait pas envie de se joindre aux condoléances et d'aller dans la demeure du défunt prendre un chocolat chaud avec tout le canton. Ça tombait bien, moi non plus. Nous décidâmes donc de faire quelques pas ensemble dans le village. Elle me montra la ferme de son enfance, de laquelle, effectivement, l'on aperçoit non seulement la statue de la vierge mais aussi le clocher qui surplombe le village ! Elle se mit à me parler de sa mère et de l'épisode de sa maladie dont elle se souvenait fort bien. « J'ai vite compris le parti que je pouvais tirer de cet événement, m'avoua-t-elle, les adultes croient à tort que les enfants de 9 ans sont encore de petits êtres ignares et inconscients qui ne comprennent rien de ce qui se trame autour d'eux. J'avais entendu ma mère marmonner sa promesse à la vierge, le médecin prédire des rechutes, j'ai vite su simuler, soit les crises de nerfs en laissant monter en moi les émotions de colère, d'énervement, d'injustice, soit les crises d'apathie que mon cerveau malade était censé avoir pour séquelles. Corvées ou contrariétés, je savais désormais comment y échapper. Personne n'est jamais venu voir ce que je faisais lorsque je gardais la chambre. La pièce où je dormais jouxtait la remise où l'on avait entreposé des malles entières de vieilleries, dont des livres. Les deux pièces communiquaient par une petite porte dont personne ne songeait à vérifier la fermeture. Ma mère n'imaginait pas une seconde qu'on puisse rester seule, immobile, désœuvrée dans sa chambre pour le plaisir ! Pour elle, si j'étais alitée, isolée, inoccupée, c'était la preuve suffisante que j'allais bien mal ! Et moi, dans mon repaire, je dévorais les livres de mes arrières grands-pères, je vivais en rêve ces voyages que ma vie de pauvre paysanne m'interdisait de voir un jour se concrétiser, je me vengeais de l'injustice d'être née dans ce village paumé avec une telle envie de découvrir le monde, alors que ma famille, mes camarades ne se demandaient même pas comment était la vallée d'à coté, de l'autre coté de la montagne ! Et je peux vous dire, à vous, maintenant, quand je regarde Paulette, je suis heureuse. Elle a su tirer profit de l'énergie que lui a enseigné sa grand-mère et de mon ardeur secrète pour les voyages et la découverte. Comment ce goût lui est-il venu alors que jamais je ne lui en ai parlé ? Elle a la chance d'être née à une époque où venir au monde dans une ferme ne condamnait pas à y rester toute sa vie. »
A mon tour de remercier Marie-Madeleine, car maintenant, lorsque je me heurte à Paulette, à son caractère rude et sans nuance, je sais que ce n'est qu'une apparence. Il me suffit d'imaginer une seconde la petite Paulette. Je la vois courir dans les rues de son village, sous l'oeil bleu de la vierge et à l'ombre du clocher, rabrouée par sa grand-mère, découragée par les plaintes de sa mère, et mon regard sur elle change brusquement. C'est en réponse à ce regard, qu'un jour, Paulette me sourit avec toute la tendresse du monde. C'est ainsi que j'ai su qu'elle était une autre partie de moi-même et que je l'aimais.
Pour Marie-Madeleine à qui j'ai fait la promesse de la faire vivre.
23 octobre 2013