Ma mère voulait Jean, mon père, Lucas, en souvenir d'un oncle qu'il avait beaucoup aimé. L'officier de l'état civil décréta que Jean-Lucas n'existait pas, et ce fut donc, officiellement, Jean-Luc. Mais officiellement seulement. A la maison mon père m'appelait Lucas, ma mère et tous les autres y adjoignaient le Jean lorsqu'ils voulaient être sérieux.

Ainsi, vingts ans plus tard, lorsqu'un autre officier d'Etat civil me demanda « Monsieur Jean-Luc G. voulez vous prendre pour épouse Mademoiselle Marie-Madeleine H. ici présente. », je fus surpris, et en répondant le rituel « Oui », n'eus l'impression de n'engager qu'un personnage extérieur à moi même, Lucas était resté absent de tout cela.

Puis Marie-Madeleine, passée l'époque bénie de la passion et de la découverte, se ferma progressivement à mes désirs pour se replier sur ses plaintes et ses langueurs. Je restais seul avec mes ardeurs d'homme jeune, avec ce corps qui avait envie de vivre et que les travaux de la ferme n'arrivaient pas à épuiser suffisamment pour le calmer. Un hasard, un regard, un frôlement de main accepté et ce fut l'enchaînement, j'avais besoin d'aimer. Marie-Madeleine me faisait défaut, une autre faisait vibrer mon cœur, je basculai dans le péché. Jour après jour, l'ombre du clocher, le regard de reproche de la vierge au carrefour me remplissaient de honte, une honte telle qu'il m'était même impossible de m'en confesser.

Jusqu'au jour où le Vieux Victor, en descendant d'une de ses escapades au bois, le panier plein de cèpes, vint me trouver : « Lucas, il prononçait en patois ça sonnait plus grave, je t'ai vu de là haut, aller chez qui tu vas, n'aies pas peur, je dirai rien, c'est juste pour te dire de pas passer par là, du pré aux cèpes, on te voit ! Et vas voir le curé, tu verras, ça ira mieux après. ».

J'allai donc à confesse. Là, le curé me révéla que mon prénom signifiait « lumière », je me crus béni par la vierge! Lumière ! Moi qui n'aimais que dans l'ombre ! Il se montra compréhensif, le curé. Faut dire qu'il en courait de bonnes des histoires, sur lui et sa bonne justement. Elle avait pourtant été choisie sciemment, beaucoup plus vieille que lui, pas très jolie, mais si on en croit la rumeur, il lui trouvait des attraits, au moins celui d'être là, sous sa main ! Il se montra compréhensif, donc, et me demanda seulement, en plus des pater et des avé de rigueur, dont je pourrai toujours m'acquitter tout en labourant, pas de perte de temps, d'être de mon coté compréhensif envers Marie-Madeleine. Il m'expliqua que petite elle avait été tellement malade qu'à deux doigts de mourir et que c'était miracle qu'elle en ait réchappé. Je vivais avec une miraculée, peut être une sainte ? Et l'on sait bien que les saintes sont vierges ou chastes. Donc, en échange de douceur et compréhension envers ma faible mais sainte épouse, je pouvais gagner l'absolution et ne plus baisser les yeux au carrefour devant le regard immobile de la vierge.

Je décidai donc de soulager au maximum ma pauvre épouse, et ne pouvant lui donner physiquement mon amour, le donnant ailleurs, je lui donnais toute mon ardeur au travail, faisant son labeur en plus du mien, en cachette, pour ne pas attirer les moqueries. Levé avant le jour, j'écossais, énoisais, épluchais, toutes tâches longues, répétitives et ingrates qui revenaient à ma frêle et sainte épouse que je laissais à ses pieuses prières ou au sommeil qu'elle prisait tant. Le labeur était fait, peu importait par qui, et mes beaux-parents ne trouvaient rien à redire.

Je suis le père de Paulette, j'en suis formel, elle est née de la passion des débuts, de notre lune de miel. Paulette, c'est sa grand-mère qui l'a prise en charge. Sa mère trop indolente, moi même trop occupé. Paulette, elle a la magie de la terre, tout pousse entre ses doigts, elle a l'énergie du vent, toujours en mouvement, elle a la sagesse de l'eau et suit le cour de sa vie obstinément, mais ce qu'elle cache le mieux, c'est le feu qui brûle en elle, cette rage de vivre, d'aller, de comprendre le monde et de sortir de cette vallée de larmes, au sens propre comme au figuré. Paulette, la ferme était trop petite pour elle, je ne pouvais l'y enfermer.

Je m'en vais maintenant, encore une fois, une dernière fois, le curé sur mon cercueil m'appelera de ce prénom qui ne fut jamais le mien. En souriant je peux donc espérer que ce n'est pas moi qu'il enterrera. Moi, Lucas, prononcez en patois, je pourrai rester là, incognito, sur cette terre que j'ai tant aimé travailler, près de ma Paulette aujourd'hui adulte, retraitée et revenue au pays. Peut-être pourrais-je continuer à lui parler à l'oreille, à lui dire la vie et ses mystères, et un jour aussi, lui confier le grand amour de ma vie, même s'il ne fut pas que pour sa mère. Peut-être suffit-il d'y croire...

 

25 octobre 2013, dans les rouges du levant.

 

Le Vieux Victor est là si vous voulez faire sa connaissance:

Le Vieux Victor

 

 

 

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