Tu m'as demandé une page, Yousra, pour guérir ton chagrin. Si mes mots avaient ce pouvoir, cela serait mon bonheur ce soir. Dans l'espoir de te voir sourire demain...
Je suis allée rendre visite au maître du temps. Tu sais, le Seigneur de la chapelle inachevée, pour lequel le temps est resté en suspens avec l'arrêt des travaux. Je n'avais pas de question à lui poser, c'était juste pour lui rendre visite, et lui parler de toi. C'était nuit de lune décroissante. C'est important la lune. Lorsque tu es dans la chapelle, c'est le seul repère du temps qui passe. Par le toit qui n'a jamais été charpenté, la portion de ciel que tu peux voir est immobile. Aucun vol d'oiseau, aucun nuage en transformation, juste une image toujours statique. Le temps ne passe dans la chapelle que si tu fermes les yeux. Tu les rouvres, le ciel a changé, les nuages n'ont plus la même forme, la lune s'est déplacée. Mais tu pourras le fixer des heures, jusqu'à la douleur, sans jamais percevoir le moindre changement, le moindre mouvement. J'ai mis beaucoup de temps à découvrir ça, à trouver ce qui clochait. Je suis restée des heures, des jours, des nuits, en contemplation de ce bout de ciel, à me demander pourquoi il me paraissait étrange, sans en trouver la raison. Je crois qu'au bout d'un moment je savais sans savoir l'exprimer. C'était trop étrange, anormal. Malgré mon enfance et les dons de ma mère, l'arrêt du temps dans la chapelle m'était inconcevable, et pourtant, pour preuve, ma présence! Tu ne t'es jamais demandée comment je pouvais être la fille d'une femme ayant vécu en 1885? Tu crois à ma folie, comme tous, c'est cela? Non, tu feras l'essai, tu verras, le temps que tu passes dans la chapelle, sous le ciel figé, n'a pas prise sur le corps, ce qui fait que l'on vieillit, mais au ralenti. Ma mère qui avait découvert ce secret et défié les siècles, tenait de là sa réputation de sorcière.
J'ai donc parlé de toi au maître du temps. Je lui ai dit ta tristesse, il m'a écoutée sans rien dire et je l'ai laissé prendre possession de moi. J'aime ce moment où écrasée sous le poids du temps, me viennent des songes si nets qu'ils en paraissent vrais. Je t'ai vue, toi Yousra, toi et ton amoureux, Amray. Vous vous teniez par la main face à un arbre majestueux. Lentement, du tronc s'est détaché un visage, tel un masque africain, et deux branches basses s'agitèrent comme des bras dont les mouvements soulignent les paroles. Le maître du temps avait choisi cette métamorphose pour vous apparaitre et vous parler. Ce qu'il vous a dit, il ne m'a pas laissé l'entendre, peut être d'ailleurs ne vous a t-il même pas laissé le comprendre? Toujours est il que la dernière image de ce songe vous voit partir, ensemble, au grand jour, main dans la main.
Crois moi, les songes que le maître du temps m'a donnés à voir se sont toujours réalisés, seulement il faut être patient car pour lui le temps ne compte pour rien. Je t'invite à venir tenter l'expérience une nuit, dans la chapelle inachevée, mais ne dis rien à Amray, il ne connait pas encore les secrets que je te confie par cette page, même s'ils pourraient vous servir...
4 juillet 2010