Je revenais d'une de mes visites au maître du temps. Je marchais dans la rue. J'avais un soucis en tête... je ne pouvais plus écrire. J'ai vu Yousra. Elle pouvait résoudre mon problème. C'est toujours elle qui le résolvait. Elle... était assise sur le bord du trottoir. Ses pieds étaient dans le caniveau. Le caniveau ressemblait à un ruisseau sale. Il charriait des détritus. Yousra ne m'avait pas vue. Ses yeux ne regardaient nulle part. Peut être même qu'elle les fermait. Elle avait la tête dans les mains. Elle ne semblait pas se rendre compte que ses pieds traînaient dans l'eau sale.
Je me suis approchée. Je me suis assise à côté d'elle... sans mettre pourtant mes pieds dans l'eau. Je lui ai dit "qu'est-ce qu'il y a". C'était visible que ça n'allait pas. Yousra n'est jamais comme ça. Yousra je l'admire. Elle est l'énergie que je n'ai pas. Elle agit sans cesse. Jamais je n'avais vu Yousra assise au bord d'un trottoir. C'était normal que je m'inquiète.
Elle m'a répondu "il m'a dit trouve toi d'autres soleils". "Il" c'est Amray, son amoureux. Et le mien. J'ai eu peur. J'ai cru qu'il l'avait quittée... abandonnée. J'ai eu très peur. Je lui ai dit "pleure pour apaiser ton coeur... sortir la douleur." Elle m'a dit "non... c'est pas ça... juste il était trop occupé... il ne pouvaient pas se voir. Il lui disait de se trouver d'autres occupations... de remplir le temps de ses absences. Jamais je n'avais vu Yousra comme ça. Elle m'a dit "tu crois qu'il se prend pour une occupation dans ma vie". Ça l'a fait sourire. Alors j'ai sourit aussi. Et on est parties toutes les deux d'un éclat de rire. Complices.
Après ce rire mon soucis est réapparu. D'habitude je ne dis pas mes soucis. Je les garde pour moi. Des fois je les confie au maître du temps. Alors il laisse couler mes larmes. Et parfois il me donne une vision réconfortante. Pour m'apaiser. Là c'était un problème matériel. Mais je n'osais pas demander. Je n'ai jamais osé demander d'aide. Ni matérielle... ni affective. Je veux toujours me débrouiller seule. Ne rien devoir à personne. Ne rien avoir à payer. Car tout se paye très cher. Mais là le maître du temps ne pouvait rien pour moi. Tandis que Yousra pouvait. C'était souvent Yousra qui me fournissait quand j'étais en rupture de stock.
Puisque Yousra avait osé partager son soucis... j'ai osé dire le mien. Je n'avais plus de cahier. Je ne pouvais plus écrire. J'en étais réduite à retourner un ancien cahier et à écrire à l'envers dans les interlignes. Mais ça nuisait à la relecture. Dans les écoles où elle travaillait... Yousra récupérait avant les poubelles... les vieux cahiers à peine entamés... les stylos cassés. Elle me les donnait. Mais là elle avait dû oublier. Et moi je n'osais pas demander.
Ses yeux n'étaient pas encore secs d'avoir tant contemplé le sale ruisseau urbain. De son cartable elle a sorti un cahier. Mon format préféré. Petit cahier... spirale... petits carreaux. Elle savait. Merci.
Elle m'a demandé...on aurait dit l'appel au secours d'une noyée... "tu écriras une page pour moi"?
3 juillet 2010.