Promenades sur le Malecon (extraits)

[...]
Plus il s'enracine, funambule, plus il voyage, il avait besoin de cet ancrage pour s'évader. Au début, étranger et cloîtré, ses pensées n'exploraient que la région, des points proches où il savait trouver des gens qu'il connaissait, estimait, appréciait, ses pensées les rejoignaient, même s'il n'y était jamais allé physiquement, même s'il n'aurait pas su s'y rendre, ni relier les lieux entre eux. Connaissance, faible mais grandissante, du pays, lui laisse la liberté d'aller plus loin, de passer les frontières, ses amarres sont plus larges, plus stables. Encore une menace, encore un nuage de son ciel: le déracinement. Mais il est bien décidé à ne plus bouger, pas avant longtemps, quoi qu'il arrive et quoi qu'il en coûte, cet immeuble est son port, les fondations ses racines, et il restera même dans des ruines.

-Mais les cirques sont itinérants?

-Si vous voulez, mais moi pas, je fixe mes limites, et c'est en les cernant que j'ai une chance d'un jour les dépasser, pas en les malmenant sans cesse. Floues, mouvantes, elles m'échappent, je ne peux les escalader.

rideau nuageux

Comment la mer fait elle pour sédimenter alors qu'elle est toujours en mouvement? Comment peut elle cicatriser? A quelle profondeur, enfin ne sent on plus les oscillations des vagues?

Une pelote tombe à ses pieds, il faut bien qu'il suive ce fil s'il veut la ramasser. En équilibre sur le fil de la nuit, les mots sont le meilleur rempart, mais funambule a mal, il n'aime pas rendre les autres malheureux. Ce nuage a crevé, grêle de mots sur la plage, sans réponse. Il attend. Il attend, la sorcière suspendue à sa vie, il la voit partout, au bout du fil qu'elle scie. Il se dit que peut être il peut choisir, plutôt que de choir, de s'envoler, cerf-volant, une fois qu'elle aura scié toutes les amarres.

C'est tout. Le fil tourne, c'est brouillard. Il voit que ça tourne, mais il ne voit pas comment. Don de ses mots se heurte au silence. Expectative. Funambule ne sait plus où aller.

Lorsqu'il retrouve funambulette, au sortir de ses nuages, dumalecon ils se rendent au port, il y en a forcément un sur une île. On y baptise un bateau, un voilier majestueux, ou un utile cargo, qu'importe, ce n'est pas ça qu'elle voit. Elle prend les mains de funambule dans les siennes, elle l'embrasse au milieu de la foule dense, et lui fait promettre: -la prochaine fois, laisse ton frisson célébrer mon baptême, s'il te plaît... s'il te plaît...

Les mots lancés sont toujours sans retour, pas de temps pour ce nuage, d'autres encombrent l'horizon, d'autres que quelques mots apaisent. Le savant fou lance des fusées vers les nuages de grêle, pour qu'ils explosent dans les champs des voisins, funambule non, il préfère le parapluie de son fil, et laisser le vent pousser l'intempérie. Aux nuages fiévreux, il offre son écoute, les laisse pleuvoir dans son jardin, même s'il sait que demain, la moisson d'oxalis sera pour lui, car qui, qui pour recueillir l'eau bleue de ses propres nuages? Demain peut être... quelqu'un...

Tu avais raison, au matin repos vint à son aide.La fatigue est un bon support pour l'oxalis, pas un engrais, non, c'est son substrat, la terre où il plonge ses racines.Funambule avance, somnambulela tête pleine de nuages.Funambulette déambule sur la plage, les yeux pleurant de sable. La fatigue. Nuit de peur sans rempart sur le Malecon l'a épuisée. Au soir l'oxalis envahissait la plage, le boulevard, l'océan, tout était vert, de rage et de nausée, de la terre au ciel. Soleil de la fatigue évapore l'eau du jour, en fait de gros nuages qui pleuvent ensuite sur le jardin d'oxalis, cycle sans fin. Funambulette réfléchit assise sur le sable mouillé. Funambule glisse ses pieds en équilibre sur un rêve. Non! Elle n'est pas fautive d'avoir dit la sincérité, presque jusqu'au bout de la pelote, ne gardant entre ses doigts qu'un petit morceau de fil, pour la tenir, qu'elle ne lui échappe pas tout à fait. Son silence était cadeau, don des mots l'est aussi. Mais vain...

Corps éparpillé de douleur crie sa soif de tendresse, d'écoute, dans son recroquevillement, alors qu'il lui faudrait s'ouvrir, sortir, écouter et donner , marcheren dépit de la douleur de ses pieds, pour fuir l'emprise végétale, marcher sur le sable, en évitant les trous et les oursins.

Poussées d'oxalis envahit ton espace, jusqu'à tes poumons oppressés, et l'air souffre à se frayer un passage, tu étouffes. Alors ouvre grand l'immeuble, au lieu de te cacher dans le placard de la sorcière, derrière la seule porte de ce bâtiment inachevé!

Marée d'oxalis monte, vagues de dix mètres envahissent le malecon, on ne peut plus marcher. Nage si tu peux, ou cours vers les façades ocres des immeubles. Et oui, à marée haute déchaînée on ne peut plus avancer. Bloqués. Mais quand se retire la vague, brillent sur le sable, les trésors qu'elle a remonté du fond, et c'est riche de ces trésors que tu fais les pas suivants, vers toi, vers l'autre, vers les autres.

Vague nuageuse rejoint le ciel.

Nuage absence et peur, peur d'avoir bu la dernière bulle d'eau de la saison, avant le départ des saltimbanques en tournée.

Nuage compassion et peur. Peur pour sa branche malmenée parla souffrance et la fièvre.

Nuage culpabilité et peur, d'avoir dit, d'avoir fait mal, et de ce qui n'a pas été dit, qui reste écran.

Rien ne change. Elle espérait le miracle des mots, le retour de la tendresse et des sourires du dompteur dormeur, mais c'est toujours la même indifférence (c'est peut être son refuge, sa protection? ou... sa propre culpabilité qu'il camoufle?), le même regard absent qui la fait se sentir sale, laide et méchante. Qui la fait se sentir... sorcière. À funambule, elle n'a rien dit encore de ce nuage d'orage.

Reflux de l'oxalis

Cours, funambulette, cours devant les vagues, rejoints ton funambule, en rêve. Vous êtes sur le même fil, farfelus. Fais provision de tendresse, don des corps avides de s'offrir, totalement, jusqu'au bout. Funambule mon amour, lorsque je suis sous ta vague, je ne m'appartiens pas, même mes mots jaillissent et me surprennent. Alors l'oxalis ne me reconnaît pas et déserte cette plage d'étoiles et de coquillages.

Je te rêve à mes cotés, funambule, au quotidien de mes jours. Saurais tu voir mes nuages? Saurais tu voir qu'il suffit que tu viennes un instant, ton bras autour de moi, trois mots doux, deux baisers frisson, pour que reflue l'oxalis qui m'étouffe?Le ferais tu, ou chausserais tu, toi aussi, lunettes teintées pour ignorer l'intempérie?

Elle hurle sur la plage, ces années à ne pas exister, à être niée dans ses phases les plus dures, alors que le remède est larmes libres et mots donnés.

Ces mots de l'oxalis, oui, ils sont trop durs, dans un premier temps ils vont trop loin, mais il suffit de le savoir. Les laisser couler, et après leur creuser le lit d'une accueillante rivière, pour les mener à la mer.Mais depuis des années qu'ils sont otages, même portes et fenêtres ouvertes, ils n'osent plus sortir et se terrent dans un coin sombre de la cellule, se cachent et se déguisent.Corps de funambulette les accompagne, leur sert de refuge, de mime, se recroqueville et part en pluie salée, sa vie s'évapore en nuages noirs, quand tout en elle crie: juste besoin de tendresse, de regard et d'écoute... quelques mots de réconforts, perdus depuis l'enfance.

[...]

lame de fond

Il la rejoint un jour sur la plage, des heures qu'elle y est prostrée, absente. Il entoure tendrement ses épaules de son bras, et lui dit:

-Dis moi... confie moi tes nuages, tous, jusqu'au bout, tu sais que c'est comme ça que nous avançons, nous autres funambules, il nous faut être légers, sans mots pour nous tirer vers la terre, aériens, et pour cela tu dois poser le fardeau des mots, dis les moi, s'il te plaît, essaye...

Il supplie puis attend en silence que du fond de la mer monte les mots, les larmes... enfin elle répond, à quelques mots prudents, timides, le souffle coupé par la lame de fond. Quelque part dans le passé, funambulette dit qu'elle avait lié amour et violence, celui qui était visiblement aimé, à ses yeux jaloux d'enfant, celui pour lequel on s'inquiétait, c'était celui qui recevait les coups de balai. Puis plus tard, ce repère lui avait servi de calque écran, de scénario pour s'adapter à ce qu'elle avait pourtant accepté, choisi, alors...Alors elle avait inventé la sorcière, pour lui jeter au visage les rêves qui s'imposaient mais qu'elle refusait.

Mais ce matin, ce qu'elle voulait savoir, c'est si elle avait endormi les frissons du funambule, avec sa banquise, sa sorcière et ses rêves coupables, ou si au contraire elle participait à les réveiller d'un sommeil qui lui était antérieur. Funambulette ajouta, dans un ultime effort: je ne veux pas te faire de mal, mon funambule aimé, si je te fais souffrir, avec mes nuages, mes tristesses, mes vagues d'oxalis, si notre lien est malsain sous l'emprise de la sorcière, je dois partir, te protéger de moi-même.

Ces derniers mots prononcés, une vague inattendue balaya la plage et submergea funambulette, qui resta inanimée, absente, sur le sable.

À toi d'agir funambule, à toi de choisir ou de fuir, à toi de décider si tu l'aimes même dans ces vagues extrêmes ou si tu laisses les flots l'emporter.

Vague lame de fond, réalité d'un instant, emportée par le repos de la nuit, mais les mots, les questions resteront, nuages sur le bleu du ciel, plus ou moins légers, plus ou moins menaçants. J'écris toutes les vagues qui assaillent mes funambules, j'écris tous les nuages de leur ciel, je ne les fixe que pour mieux les oublier, les dépasser. De quoi d'autre que des pensées de celui qui écrit voulez vous que se nourrissent les pages? Pensées fugitives, pensées volatiles, ne vous assaillent elles pas vous aussi, chacun?Mon tort est de les fixer, qu'elles soient miennes ou volées à d'autres, à t'on le droit de fixer ainsi l'impalpable, les secrets du cerveau humain? Je ne sais pas. Pouvez vous me répondre, vous?

Il est difficile dans la vie concrète, d'aller au fond des choses, pour diverses raisons: peur de blesser, d'être incompris, peur d'être rejeté si l'on avoue ce que l'on croit comprendre de nos motivations. Et que connaît on vraiment de soi, des autres? Raisons que l'on trouve, que l'on donne aux actions sont elles vraiment les bonnes? Du biologique, du psychologique, du passé ou du fantasmé, qu'est ce qui régit nos actes?On ne le sait pas, et ne le saura jamais avec certitude ni précision.

Alors que vie de papier est liberté totale, liberté de tout dire, tout imaginer, tout penser, tout ressentir, pour peu que l'on ose...

  [...]

Ça t'avance à quoi ces voyages?

Il attend l'aube nez au vent... Qu'attends tu funambule? J'attends... j'attends demain!! Demain, tout ira bien, demain tout ira mieux!! Comment croyez vous que l'humain puisse, un pas après l'autre, continuer à avancer? C'est parce qu'il est persuadé que demain sera mieux qu'aujourd'hui. J'attends demain, tu vois ce fil là bas au loin, cette ligne bleue foncée entre la mer et le ciel... -L'horizon? -Donne lui le nom que tu veux, mais un jour, sur cette ligne je marcherai, sur ce fil qui sépare les jours, qui sépare l' aujourd'hui gris du radieux demain. Demain...

le lendemain... donner raison au destin

Une scène calme, paisible pour une fois, les deux funambules sont sur la plage, se parlent, bulle fraîche après la chaleur de la journée. Funambulette raconte: C'était une menace, je sentais qu'une menace pesait sur moi, mais j'ignorais où et quand l'épée tomberait, alors quand une banale lettre est arrivée, je ne me suis pas méfiée. Le reste de la famille était dans le champ attenant la maison, j'étais à l'intérieuravec le bébé. Le facteur est entré me donner la lettre en main propre, un télégramme recommandé, une missive importante. Voici ce qu'elle disait: « j'ai vu vos capacités, je vous offre un poste d'institutrice à l'école pour la rentrée », et c'était signé du nom d'une instit de l'école que je ne connaissais que de vue, et qui je croyais, ne me connaissait absolument pas. C'était une demande, ça ne se refuse pas! -Alors qu'as tu fais? -Ben..., j'ai refusé... -Pourquoi? -Pour le bébé. Attends... regarde! Là-bas!

  Trois hommes approchaient, Auguste, Monsieur Loyal et un troisième en tenue de dompteur. -Qui est- ce? -Je t'avais dit que j'étais liée...

Les deux clowns empoignent le funambule, le dompteur va le frapper. -Non!! Crie et s'interpose funambulette, non!! il n'est pas plus coupable que moi, et... il est fragile, laisse-le. Le dompteur s'avance alors, menaçant. Il lâche le funambule, fait signe aux clowns qui saisissent funambulette, il dit: -D'accord, mais moi j'ai une dose de colère à extirper, alors, si tu ne veux pas partager... C'est comme ça que funambulette a épongé les coups de colère du dompteur.

  Ouf, ça y est, elle est écrite cette scène. La sorcière va t'elle enfin être contente?Débarrassée, je n'aurais plus à tourner autour et elle me laisserait tranquille, comme si le destin l'avait réellement accomplie. Ce qui est étrange, c'est que ce scénario, banal, courant, omniprésent dans quantité de livres et de films ne me soit apparu que si tard.

départ

 Je dois partir, dit funambulette. Je dois partir, j'ai encore des obligations envers la troupe à laquelle j'appartiens, je ne peux leur faire faux bond pour la grande tournée estivale. Mais cela ne durera que la saison, je penserai à toi, je te retrouverai dans les igloos de pierres, et je reviendrai bientôt dans l'immeuble, près de toi.

 (extraits de "vagues d'oxalis", chapitre 6; 2005)

 

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